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Robert Musil, De la bêtise. La conférence de 1937 qui nous regarde encore.
Vienne, un an avant l’Anschluss : Musil distingue la bêtise honnête des simples et la bêtise intelligente, diplômée, sûre d’elle, de loin la plus dangereuse. Soixante pages, éditions Allia. La pire bêtise est celle qui se croit lucide. Le texte n’a pas pris une ride.
La rédaction4 min de lectureArt
Vienne, mars 1937. Un an avant que l’Autriche ne tombe dans les bras d’Hitler, Robert Musil monte sur une estrade et choisit de parler de la bêtise. Pas celle des simples, qu’on pardonne. L’autre. La bêtise intelligente, diplômée, sûre d’elle. La plus dangereuse de toutes.
De la bêtise est une conférence de soixante pages, et l’un des textes les plus actuels qu’on puisse lire aujourd’hui. Musil y diagnostique la maladie de l’esprit qui menace la vie même.
Deux bêtises, pas une
La distinction est cardinale. Il y a la bêtise honnête, probe, celle des simples : une faiblesse absolue de l’entendement, sans méchanceté, parfois comique. Et il y a la bêtise intelligente, supérieure : une faiblesse seulement relative, capable d’atteindre la plus haute intellectualité, avec un désir de nuire soigneusement caché. C’est de loin cette deuxième forme, écrit Musil, qui est la plus dangereuse.
Pourquoi c’est elle qui tue
Musil le formule dans une phrase qu’on devrait afficher partout : si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. La bêtise dangereuse ne se présente jamais comme bêtise. Elle se présente comme intelligence, comme avant-garde, comme certitude. En 1937, à Vienne, Musil n’a pas besoin de nommer ce qui monte. Toute la salle comprend.
Le piège, et l’humilité
Le génie du texte est dans son paradoxe d’ouverture : celui qui prétend parler de la bêtise se suppose intelligent, et donne déjà par là un signe de bêtise. Musil ne juge donc pas les autres. Sa chute est un aveu universel : nous sommes tous bêtes à l’occasion, contraints parfois d’agir aveuglément. Et il glisse cette formule définitive, vanité et bêtise poussent sur la même tige. À méditer à l’ère de la promotion de soi.

« Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête. »
Robert Musil, De la bêtise
Pourquoi le lire
Soixante pages, une heure, écrites par l’auteur de L’Homme sans qualités au bord du gouffre. À lire si vous confondez parfois intelligence et certitude. Musil rappelle que la pire bêtise est celle qui se croit lucide, qui cite, qui démontre, qui a réponse à tout. Quatre vingt ans plus tard, sur nos écrans, elle s’appelle souvent une opinion bien tranchée. Le texte n’a pas pris une ride. C’est nous qui devrions rougir.
LIA SAGAN · LECTURES DES SŒURS · HYPOTHESIS · PROPHECY · NUMBER
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