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Neige Sinno, Triste tigre. Le livre qui refuse de faire de l’inceste une belle histoire.
Entre sept et quatorze ans, Neige Sinno est violée par son beau père. Elle en fait une enquête sur l’impossibilité du témoignage. P.O.L, Femina et Goncourt des lycéens 2023. La victime tient le scalpel et le retourne contre la littérature.
La rédaction5 min de lectureArt
Il y a une phrase, au milieu de ce livre, qui referme le procès de toute une littérature : « La littérature ne m’a pas sauvée. » C’est une écrivaine qui l’écrit. Une écrivaine qui démonte, page après page, le mythe qui la fait vivre.
Triste tigre n’est pas le témoignage qu’on attend au rayon des récits de victimes. C’est une enquête sur l’impossibilité du témoignage, menée par celle qui en aurait le plus le droit, et qui refuse de s’en servir comme d’un laissez passer.
Les faits, posés sans trembler
Hautes Alpes, années quatre vingt dix. Entre sept et quatorze ans, Neige Sinno est violée par son beau père. À dix neuf ans, elle porte plainte. L’homme est jugé, condamné. Puis les années passent. Elle part vivre au Mexique, du côté de Guadalajara, elle enseigne la littérature, elle traduit. Et un jour, dit elle, l’impossibilité d’écrire ce livre est devenue l’impossibilité de ne pas l’écrire. Elle a quarante six ans quand il paraît, chez P.O.L, en 2023. Ce n’est pas son premier livre. C’est le premier qu’on lit.
Elle se met du côté du bourreau
Voilà le geste que personne n’osait. Les récits écrits du point de vue de la victime abondent, note-t-elle, ceux qui se logent dans la tête du bourreau sont rares, surtout dans la veine réaliste. Sinno tente le portrait de l’homme qui l’a violée. Et elle se cogne : c’est impossible, parce que c’est lui. On n’avait jamais lu, portée à ce degré de conscience, la difficulté de tenir sa propre place quand cette place est celle de la victime. Les victimes, écrit elle, c’est facile, on peut tous se mettre à leur place. Le bourreau, non. C’est là, exactement, qu’elle décide d’aller.
Sur le consentement, elle pose la phrase qui devrait être gravée à l’entrée des tribunaux : « C’est toujours grand ouvert chez un enfant. Un enfant ne peut pas ouvrir ou fermer la porte du consentement. » Pas de débat, pas de nuance d’avocat. Une porte qui ne se referme jamais.
La forme refuse de consoler
Pas de récit linéaire. Des fragments, des Portraits auxquels répondent des Fantômes, des coupures de presse, la copie de la plainte déposée au procureur de la République. Le livre se commente lui même, doute de lui même, refuse de devenir l’objet lisse qu’on range au rayon témoignage. Sinno convoque Nabokov et Lolita, Toni Morrison, Virginia Woolf, et de l’autre côté de la table ceux qui ont chanté l’abus, Matzneff, Tony Duvert. Elle sait dans quelle bibliothèque elle entre. Elle vient y mettre le feu. Les deux consolations du genre sautent : pas de résilience, pas de pardon. Abîmés pour la vie, écrit elle, et le livre, ajoute-t-elle, lui donne encore raison.

« Je n’ai pas trouvé de solution pour parler de ça. »
Neige Sinno · Triste tigre
Le titre est un piège savant
Triste tigre, c’est le virelangue de Cabrera Infante, c’est surtout le Tyger de William Blake : qui a osé créer le mal en même temps que l’agneau ? Celui qui a fait l’agneau a fait le tigre. Sinno ne répond pas. Elle pose la question et nous laisse dedans.
Pourquoi le lire
Parce que c’est le contraire exact de la complaisance. Le 6 novembre 2023, le jury Femina le couronne, les lycéens du Goncourt suivent, plus de cinquante mille lecteurs derrière, puis le poche Folio, puis la traduction américaine finaliste du National Book Award. Un livre qui affirme que la littérature ne sauve pas est devenu l’un des plus lus de la décennie. Sinno serait la première à relever l’ironie. À lire si vous croyez encore qu’un livre sur l’inceste doit réparer quelque chose. Celui ci ne répare rien et ne pardonne à personne. Il fait plus rare : il dit la vérité sur ce que la vérité ne peut pas faire.
THEY SAGAN · LECTURES DES SŒURS · HYPOTHESIS · PROPHECY · NUMBER
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