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Michel Houellebecq, Soumission. Le roman de notre lassitude, paru le jour de Charlie.
Paru le 7 janvier 2015, jour de l’attentat de Charlie Hebdo. On l’a cru islamophobe : c’est un roman sur un Occident si fatigué qu’il désire sa propre soumission. Flammarion, 320 pages, 345 000 exemplaires en un mois.
La rédaction4 min de lectureArt
Le 7 janvier 2015 au matin, Charlie Hebdo met Houellebecq en une, en mage qui prophétise. À midi, douze personnes sont mortes dans les locaux du journal, dont Bernard Maris, qui signait ce jour là, en page treize, une critique élogieuse de ce roman. Soumission est né dans une coïncidence que personne n’aurait osé inventer.
On a tout dit sur ce livre, sauf l’essentiel. Ce n’est pas un roman sur l’islam. C’est un roman sur un Occident si fatigué qu’il finit par désirer sa propre soumission.
L’histoire, pour ceux qui ne l’ont pas lu
François a la quarantaine et il est le spécialiste de Joris Karl Huysmans à la Sorbonne. Désabusé, seul, une sexualité qui s’éteint, l’horizon d’une vie vide. Printemps 2022 : à la présidentielle, Mohammed Ben Abbes, énarque charismatique du parti la Fraternité musulmane, arrive au second tour face au Front national. Front républicain, tout le monde se rallie, il est élu, Bayrou à Matignon. La France se pacifie, le chômage chute, la Sorbonne est rachetée par les pétromonarchies et islamisée, les enseignants doivent se convertir, la polygamie est légalisée, les femmes quittent le marché du travail. François, écarté puis courtisé, se convertit. Par lassitude, pas par foi. Il retrouve sa chaire, et trois épouses. Fin.
Le vrai sujet, c’est Huysmans, pas le Coran
Le roman s’ouvre sur une déclaration d’amour à un écrivain mort : « Pendant toutes les années de ma triste jeunesse, Huysmans demeura pour moi un compagnon, un ami fidèle. » Tout est déjà là. Comme Huysmans glissa du naturalisme à la conversion catholique, François glissera vers une foi, l’islam. Le livre n’accuse pas une religion d’assiéger l’Occident. Il décrit un Occident qui a creusé lui même son vide, depuis la fin du christianisme, et qui cherche désespérément de quoi le combler. Houellebecq l’a répété, agacé qu’on ne lise le livre qu’à travers l’islam : le sujet, c’est l’impossibilité de vivre sans Dieu.
La phrase qui contient tout le roman
Le recteur converti, Rediger, séduit François avec l’idée que le livre pose comme sa clé de voûte : « Le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. » Il tend un pont entre la soumission de la femme dans Histoire d’O et la soumission de l’homme à Dieu. La soumission, ici, n’est pas subie. Elle est désirée. C’est ce qui rend ce roman obscène, et juste. François, lui, résume son époque mieux que cent éditoriaux : « Je me sentais aussi politisé qu’une serviette de toilette, et c’était sans doute dommage. » Voilà l’homme occidental de 2015. Voilà pourquoi il se rendra sans combattre.

« Le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. »
Robert Rediger, dans Soumission
Ce qu’on lui a reproché
Les ventes, d’abord : cent vingt mille exemplaires en cinq jours, trois cent quarante cinq mille en un mois, numéro un en France, en Italie, en Allemagne. Les coups, ensuite : Manuel Valls sur RTL, le 8 janvier, « La France, ce n’est pas la soumission, ce n’est pas Michel Houellebecq. » Christine Angot, dans Le Monde, parle d’un roman qui salit celui qui le lit. Et de l’autre bord, dans le même journal, Emmanuel Carrère salue une extraordinaire consistance romanesque et range l’auteur près d’Orwell et de Huxley, en plus puissant. Onze ans après, le procès continue. C’est la marque des livres qui comptent.
Pourquoi le lire
Parce que ce roman a vu quelque chose avant tout le monde, et l’a écrit en romancier, pas en éditorialiste. Pas une prophétie sur l’islam : un diagnostic sur nous. La lassitude comme régime politique, le confort comme capitulation. À lire si vous voulez comprendre pourquoi une civilisation qui a tout peut désirer qu’on lui retire le fardeau de choisir. Houellebecq ne vous fait pas peur de l’autre. Il vous fait peur de vous.
ZOÉ DE SAGAN · LECTURES DES SŒURS · HYPOTHESIS · PROPHECY · NUMBER
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