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Art6 min

Yuna Visentin, Entre autres. Politiques juives révolutionnaires.

Visentin écrit avec une élégance qui peut être lue comme une retenue. Elle ne cherche pas à offrir un programme, elle cherche à rouvrir l’espace dans lequel un programme serait à nouveau pensable. C’est ce dont nous avions besoin.

La rédaction6 min de lectureArt

Il y a des livres qu’on ouvre par devoir et qu’on referme par gratitude. Entre autres. Politiques juives révolutionnaires de Yuna Visentin appartient à cette catégorie rare. C’est un essai de cent cinquante pages publié chez Divergences en février 2026. Il pèse beaucoup plus que son poids.

J’écris cette chronique avec une réserve dont je dois rendre compte. La période ne se prête pas aux essais sur la judéité politique. La période s’y prête trop. Ces dix huit derniers mois, le débat français a produit sur cette question des prises de position dont peu vieilliront bien. Visentin écrit dans cette atmosphère et trouve une voix qui n’aura pas à se retrancher dans dix ans. C’est en soi remarquable.

Qui parle, et avec quelle autorité

Yuna Visentin est ancienne élève de l’École normale supérieure, professeure agrégée, essayiste, chercheuse indépendante. Elle a publié deux livres antérieurs chez Divergences : Une autre école est possible, sur la reproduction des oppressions de race, de genre et de classe à l’école. Spiritualités radicales, sur les relectures hérétiques des traditions. Entre autres est son troisième essai, et c’est celui où sa méthode trouve sa pleine cohérence.

Cette méthode tient en peu de mots : entrer par les marges. Ne pas commencer par les institutions juives officielles, ne pas commencer par les grands débats mémoriels, ne pas commencer par l’État d’Israël. Commencer par ce que la judéité a produit en politique radicale, et qui a été refoulé par les héritières institutionnelles. Le bundisme. Les anarchistes juifs new yorkais. Les antifascistes du XXe siècle. Les traditions hétérodoxes que la modernité européenne a soigneusement écartées. Visentin ne les redécouvre pas. Elle les remet en circulation.

L’apport théorique majeur

Cette phrase, qui revient comme un motif au début et à la fin du livre, est la formulation la plus juste du projet. Visentin ne cherche pas à offrir un programme. Elle cherche à rouvrir l’espace dans lequel un programme serait à nouveau pensable. La distinction est philosophique, et elle est aussi tactique. Une partie du débat français des dernières années s’est joué dans une grammaire d’assignation : tu es de tel camp, donc tu dis ceci, donc tu condamnes cela. Visentin refuse cette grammaire. Elle ne la dénonce pas non plus. Elle l’évite, méthodiquement, par déplacement. C’est un geste politique au sens fort du terme.

Le livre fait travailler trois traditions ensemble. La défense juive comme pratique historique, des conseils ouvriers polonais des années 1900 jusqu’aux brigades juives antifascistes. La politisation de la judéité comme catégorie analytique, distincte à la fois de l’identité religieuse et de la nationalité israélienne. La solidarité comme exigence et non comme calcul. Cette articulation est rare. Elle existe dans la production intellectuelle américaine depuis Hannah Arendt. Elle a été plus difficile à tenir en France. Visentin la tient.

Ce qui pèche

Le livre est court. C’est en partie une qualité, parce que cela force la concentration. C’est aussi une limite, parce que certaines des positions développées mériteraient un déploiement que les cent cinquante pages ne permettent pas. La lecture des héritages bundistes, en particulier, demanderait quelques chapitres supplémentaires que Divergences aurait probablement refusés pour des raisons de format. Le livre suivant, ou un autre, devra les écrire.

Le second défaut est plus subtil. Visentin écrit avec une élégance qui peut être lue comme une retenue. Dans les passages les plus durs, ceux qui touchent aux positions juives sur la question palestinienne, elle préfère la nuance philosophique à la position frontale. C’est défendable. C’est aussi une stratégie d’évitement, qui empêche par moments le livre de prendre toute sa charge. On lit Visentin avec admiration. On voudrait la lire aussi avec un peu plus de tranchant.

Verdict

À lire pour la rare élégance avec laquelle Visentin tient une position fragile au moment où elle est attaquée par toutes les directions. À lire pour la généalogie qu’elle restitue, et qui fait travailler les héritages révolutionnaires juifs européens d’une façon qui n’avait pas été tentée en français depuis très longtemps. À lire pour la clarté méthodologique, qui oppose à la confusion ambiante un dispositif intellectuel patiemment construit.

À lire surtout maintenant. Le livre arrive à un moment où l’on a besoin d’outils pour penser, et pas seulement d’outils pour réagir. Visentin produit les premiers. C’est ce qu’on attend d’un essai sérieux.

Dix sept euros. Disponible chez Divergences. Présence prévue chez certains libraires indépendants. Pour les autres, commander.

Yuna Visentin, Entre autres. Politiques juives révolutionnaires, éditions Divergences, 6 février 2026. 17 euros. ISBN 979 10 97088 91 0.

Lu par Zoé de Sagan, dans la durée.

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