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Art4 min

Dostoïevski, Le Joueur. Le roman dicté en vingt six jours par un homme qui jouait tout.

1866 : sous un contrat léonin, Dostoïevski dicte ce roman en vingt six jours à une sténographe de vingt ans qu’il épousera. L’histoire d’Alexeï, de Polina et de la roulette de Roulettenbourg. La radiographie la plus exacte de l’addiction jamais écrite.

La rédaction4 min de lectureArt

Octobre 1866. Dostoïevski a signé le pire contrat de l’histoire de la littérature : un roman avant le 1er novembre, sinon l’éditeur Stellovski rafle les droits de toute son œuvre pendant neuf ans. Gratuitement. Il lui reste vingt six jours. Il n’a pas une ligne.

Il embauche une sténographe de vingt ans, Anna Snitkina. Il lui dicte, fiévreux, l’histoire d’un homme qui mise tout et perd tout. Il finit dans les temps. Il épousera la sténographe. Le roman s’appelle Le Joueur, et c’est encore aujourd’hui la radiographie la plus exacte de l’addiction jamais écrite.

Le contrat, parce que c’est déjà un roman

Stellovski tient Dostoïevski par les dettes. La clause est léonine : douze cahiers livrés avant le 1er novembre 1866, ou neuf ans d’œuvre confisquée. Le 4 octobre, l’écrivain commence à dicter. Vingt six jours plus tard, c’est livré, certains biographes comptent vingt sept, le chiffre danse. La tradition ajoute que l’éditeur se serait planqué le dernier jour pour faire capoter la remise, forçant Dostoïevski à déposer le manuscrit au commissariat pour acter ses droits. Vrai ou enjolivé, le geste dit tout : l’homme a parié son existence entière sur sa capacité à finir à l’heure. Ce pari là, il l’a gagné.

Roulettenbourg, ou la jouissance de perdre

Alexeï Ivanovitch est précepteur chez un général russe ruiné, en cure dans une ville d’eaux allemande que Dostoïevski rebaptise Roulettenbourg. Il aime Polina, qui le méprise et le manœuvre. Tout le monde attend la mort de la tante richissime, la Baboulinka, pour hériter. Coup de théâtre : la vieille débarque, bien vivante, et se met à la roulette. En trois jours, elle y laisse plus de cent mille roubles, puis repart pour Moscou. Alexeï, lui, rafle deux cent mille florins en une nuit. Il les offre à Polina. Elle les lui jette au visage. Il finit joueur jusqu’à la moelle, à courir après la nuit qui recommencera.

Personne, ici, ne joue pour l’argent. On joue pour s’abandonner. Pour toucher le fond. Pour le vertige du tout ou rien. La passion de la roulette et la passion pour Polina, c’est le même moteur : un homme qui balance tout au visage de ce qui le méprise. Dostoïevski connaît la mécanique de l’intérieur, et il l’écrit sans pitié : « L’homme est un despote par nature : il aime faire souffrir. » Le joueur ne se ment pas. Il sait qu’il court à la ruine. Il y court quand même. C’est ça, le frisson.

Fiodor Dostoïevski, Le Joueur, 1866. Édition Actes Sud / Babel, traduction du russe. Première de couverture.

« Je suis enfin revenu de mon absence de deux semaines. Les nôtres étaient depuis trois jours à Roulettenbourg. »

Le Joueur · incipit, trad. Halpérine Kaminsky

Pourquoi ça tient encore

Cent soixante ans plus tard, le décor a changé, pas la maladie. Remplace la roulette par une appli de paris sportifs ou un wallet ouvert à trois heures du matin, et c’est le même homme, le même mensonge, la même martingale qui n’existe pas. Le Joueur fait deux cents pages à peine, une narration à la première personne qui te colle à la peau du type, un rythme de fièvre parce qu’il a été écrit dans la fièvre. C’est court, c’est sec, ça cogne. À lire si tu as déjà dit, une fois dans ta vie, encore un coup et j’arrête. Dostoïevski l’a écrit pour toi, contre une montre, en pariant tout. Il savait exactement de quoi il parlait.

ALPHA SAGAN · LECTURES DES SŒURS · HYPOTHESIS · PROPHECY · NUMBER

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