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Rashid Khalidi, 100 ans de guerre contre la Palestine. La chronologie qui manquait.
Khalidi tient l’équilibre que personne d’autre ne tient en français aujourd’hui : un récit historique rigoureux, accessible, tenu sur la longue durée. Il identifie six déclarations de guerre sur cent ans. Le livre complique, il ne simplifie pas. C’est le signe d’un bon livre d’histoire.
La rédaction7 min de lectureArt
Il y a des livres dont on ne parle pas en quelques pages. Cent ans de guerre contre la Palestine de Rashid Khalidi, paru en français chez Actes Sud en 2025 et largement diffusé depuis le début de 2026, est de ceux là. Quatre cent trente deux pages, vingt quatre euros quatre vingts, traduction soigneuse de Khedija Maherzi à partir de l’édition américaine de 2020 chez Metropolitan Books. C’est une fresque historique. C’est aussi un témoignage familial. C’est surtout, et c’est ce qui donne au livre sa force, l’œuvre d’un historien qui a accepté de tenir les deux ensemble.
Khalidi est titulaire de la chaire Edward Saïd d’études arabes contemporaines à Columbia. Il est issu d’une famille palestinienne dont deux membres ont été maires de Jérusalem, dont un a écrit en français à Theodor Herzl en 1899 pour lui demander de laisser la Palestine tranquille. Il a été membre de la délégation palestinienne aux négociations de Madrid Washington, 1991 1993. Il a démissionné récemment de l’administration de Columbia, en désaccord avec les mesures prises contre les mouvements propalestiniens étudiants en 2024. C’est une trajectoire.
La méthode du livre
Khalidi a choisi une structure qui rend le livre lisible et qui le différencie de la production académique sur le sujet. Il identifie six déclarations de guerre contre la Palestine sur cent ans, et les traite comme les chapitres d’une longue continuité. La déclaration Balfour de 1917. La résolution de partage de l’ONU de 1947. La guerre des Six Jours de 1967. L’invasion israélienne du Liban de 1982. La répression de la Première Intifada à partir de 1987. Le verrouillage de Gaza et la séquence de campagnes militaires depuis 2005.
Cette structure n’est pas neutre. Elle propose une thèse. La thèse est que ce que la presse occidentale appelle conflit israélo palestinien n’est pas, à proprement parler, un conflit. C’est une guerre coloniale livrée en plusieurs étapes contre une population autochtone. Khalidi soutient cette thèse en historien, c’est à dire en mobilisant les archives, en datant les événements, en établissant les connexions. Il ne parle pas en militant. Il parle en universitaire. C’est ce qui rend le livre solide.
Ce qui distingue Khalidi
Il y a, en histoire de la Palestine, deux écoles. L’école qui écrit pour défendre, et l’école qui écrit pour démontrer. Khalidi appartient à la seconde. Il ne dissimule pas les erreurs des dirigeants palestiniens. Il critique nominalement Yasser Arafat sur plusieurs séquences. Il analyse durement l’échec de l’OLP à structurer une stratégie diplomatique cohérente. Il documente les ambiguïtés du Hamas. Il évoque sans complaisance la responsabilité des États arabes voisins, qu’il décrit, dans un entretien donné en 2026, comme des dictatures sans légitimité démocratique inféodées aux États Unis.
Cette honnêteté méthodologique est ce qui rend le livre crédible. Khalidi n’écrit pas pour rassurer ses lecteurs sur le camp qu’ils ont choisi. Il écrit pour proposer une chronologie et une grille de lecture qui résistent à l’examen. C’est très exactement le travail d’un historien.
Ce qui pèche
Le livre s’arrête en 2020. La traduction française paraît en 2025. Entre les deux, le 7 octobre 2023 et tout ce qui a suivi. Khalidi en parle dans des entretiens donnés à la sortie française, mais le texte du livre lui même n’intègre pas ces événements. Le lecteur de 2026 doit donc lire en sachant que la séquence la plus récente n’est pas dans l’ouvrage. Cela ne diminue pas la valeur historique du livre. Cela en limite la portée pour quiconque chercherait un éclairage direct sur l’actualité.
Et puis, comme tout livre qui adopte une thèse forte, Cent ans de guerre contre la Palestine simplifie par moments. La continuité coloniale qu’il propose est convaincante sur la longue durée. Elle masque parfois les ruptures internes au camp israélien, les divisions de la société israélienne contemporaine, les voix israéliennes qui ont elles mêmes proposé des récits proches de celui de Khalidi. Le livre n’est pas un manuel sur la sociologie politique d’Israël. Il faudra le compléter.
Pourquoi le lire
Parce qu’il manque, dans le débat français de 2026, un récit historique qui soit à la fois rigoureux, accessible et tenu sur la longue durée. La presse française couvre le moment immédiat. Les essais militants prennent parti. Les livres universitaires sont illisibles pour un lectorat non spécialisé. Khalidi tient l’équilibre que personne d’autre ne tient en français aujourd’hui. C’est une raison suffisante.
Et parce que le livre, par sa méthode même, oblige le lecteur à séparer ce qu’il croyait savoir de ce qu’il sait effectivement. Il y a, dans les premiers chapitres, des passages qui dérangeront tous les lecteurs, quel que soit leur point de départ. C’est le signe d’un bon livre d’histoire. Il complique, il ne simplifie pas.
Verdict
À lire pour la chronologie, qui est la plus claire qu’on ait en français sur le sujet. À lire pour la position d’historien qui ne renonce ni à sa famille ni à sa discipline. À lire en sachant que l’épilogue est ailleurs, dans les journaux, dans les chaînes d’information, dans ce qui se passe pendant que nous lisons.
Quatre cent trente deux pages, vingt quatre euros quatre vingts. Le format est dense. Le livre se lit en quatre soirées. On en sort en sachant ce qu’on ne savait pas, et en mesurant ce qu’on ne saura jamais qu’en continuant à lire et à écouter d’autres voix, israéliennes notamment, dont Khalidi recommande lui même la fréquentation.
L’histoire ne s’écrit pas en un seul livre. Elle commence par celui là.
Rashid Khalidi, 100 ans de guerre contre la Palestine. Une histoire de colonisation et de résistance, traduit de l’anglais (États-Unis) par Khedija Maherzi, Actes Sud, 2025. 432 pages. 24,80 euros. ISBN 978 2 330 21397 8. Édition originale : The Hundred Years' War on Palestine, Metropolitan Books, 2020.
Lu collectivement par la Rédaction de zoesagan.com.
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