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Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine. Censuré, republié, indispensable.
Fayard publie en 2008. Bolloré rachète Hachette en 2023. Fin 2023, Fayard retire le livre des ventes en catimini. La Fabrique le republie en 2024 dans la même traduction. Cette séquence vaut autant que le livre. Pappé écrit en historien, pas en militant.
La rédaction8 min de lectureArt
Il y a une histoire éditoriale qui mérite d’être rappelée avant tout le reste. Le nettoyage ethnique de la Palestine d’Ilan Pappé est paru en France chez Fayard en 2008, dans la traduction de Paul Chemla. Il y est resté pendant quinze ans, vendu en librairie, lu, cité, contesté, défendu. Fin 2023, Fayard, dont la maison mère Hachette venait d’être prise en main par Vincent Bolloré en novembre, a mis le livre en arrêt définitif de commercialisation. Sans communiqué. Sans débat. En catimini, comme l’a écrit le site spécialisé qui a révélé l’affaire le 8 décembre 2023.
L’ouvrage a été republié en 2024 par La Fabrique, dans la même traduction de Paul Chemla qui avait récupéré ses droits. Cette continuité éditoriale, du Fayard de 2008 au Fayard de 2023 puis à La Fabrique de 2024, est l’arrière plan obligatoire de toute chronique sur ce livre. Sans elle, on passe à côté de ce qui se joue en France sur ce sujet.
Le livre, sa thèse
Pappé est l’un des plus connus des nouveaux historiens israéliens, école qui a réexaminé la fondation d’Israël à partir des archives ouvertes dans les années 1980 et 1990. Né à Haïfa en 1954, fils d’une famille juive allemande ayant fui le nazisme, il a enseigné à l’université de Haïfa avant de s’exiler à l’université d’Exeter au Royaume Uni en 2007, après avoir été pris pour cible par sa propre institution pour ses positions critiques.
Sa thèse, dans ce livre, est précise. Entre 1947 et 1949, plus de quatre cents villages palestiniens ont été détruits, des civils ont été massacrés, environ huit cent mille à un million de Palestiniens ont été chassés de chez eux. Ce mouvement n’a pas été le résultat aléatoire d’un conflit armé. Il a été planifié, organisé, exécuté selon des plans documentés. Pappé en identifie un en particulier, le Plan Dalet, élaboré au sein de la Haganah au printemps 1948.
Pappé ne soutient pas seul cette thèse. D’autres nouveaux historiens, Benny Morris notamment, ont documenté les expulsions, sans toujours en tirer les mêmes conclusions politiques. La spécificité de Pappé est de qualifier explicitement l’opération de nettoyage ethnique au sens du droit international moderne, en référence au vocabulaire forgé pendant les guerres yougoslaves des années 1990. Cette qualification est contestée. Elle n’est pas, dans la communauté historienne sérieuse, marginale.
La méthode, ce qu’elle vaut
Le livre est documenté. Pappé cite ses archives, ses sources, ses témoignages. Il reconstitue, ville par ville, village par village, ce qui s’est passé entre fin 1947 et 1949. La méthode n’est pas neutre. Aucune méthode historique ne l’est. Mais elle est traçable. Le lecteur peut suivre les notes, vérifier les sources, contester les interprétations.
Cette traçabilité est ce qui distingue Pappé d’un essayiste militant. Il écrit en historien, et il accepte que d’autres historiens contestent son travail. Plusieurs l’ont fait, et les débats académiques sur les sources, sur les chiffres, sur la qualification juridique, ont eu lieu dans les revues spécialisées et dans les conférences universitaires. Pappé y a répondu en historien. C’est son métier. C’est aussi sa probité.
Ce qui pèche, et ce qui sauve
Le livre porte une thèse forte, et les thèses fortes simplifient. Pappé minimise par endroits les hésitations internes au camp sioniste, les rapports de force entre courants politiques juifs au moment de la fondation, les dilemmes moraux qu’ont traversés certains acteurs. Cette simplification est inhérente à un livre qui veut établir une démonstration. Elle mérite d’être pondérée par d’autres lectures, israéliennes et palestiniennes, qui complètent ou contredisent Pappé sur tel ou tel point.
Mais ce qui sauve le livre est plus profond que ces critiques internes. Le livre fait quelque chose que peu d’autres livres font. Il raconte 1948 du point de vue des expulsés. Pas pour leur tenir un discours militant. Pour rétablir une chronologie qui avait disparu de l’historiographie dominante. Avant Pappé, et avant les autres nouveaux historiens, le récit de 1948 était écrit principalement depuis le côté israélien, dans les sources israéliennes, avec les questions israéliennes. Pappé n’a pas inventé l’histoire palestinienne. Il l’a réintégrée dans l’historiographie de langue européenne. C’est un service méthodologique majeur, indépendamment de tout jugement politique.
Pourquoi maintenant
Parce qu’en 2026, la question de Gaza est ouverte. Parce que les concepts utilisés dans le débat public, génocide, nettoyage ethnique, transfert, expulsion, ne sont pas des slogans mais des qualifications juridiques avec des histoires précises. Le livre de Pappé permet de comprendre comment ces qualifications ont été construites, par qui, à partir de quels matériaux. Il permet aussi de mesurer ce qui sépare un débat sérieux d’un échange de mots d’ordre.
Et puis il y a la séquence éditoriale française. Quand un livre d’histoire est retiré des ventes par un grand éditeur après le rachat de la maison mère par un industriel positionné politiquement, le geste mérite d’être rappelé. Quand un autre éditeur, plus petit, le republie immédiatement, le geste mérite aussi d’être rappelé. Cette double mémoire n’est pas un détail. Elle dit quelque chose sur ce que la France de 2026 accepte ou n’accepte plus de publier sur la Palestine, et qui prend la responsabilité de continuer à publier.
Verdict
À lire absolument, dans l’édition La Fabrique de 2024. La traduction de Paul Chemla est solide. La couverture est sobre. Les trois cent quatre vingt seize pages se lisent en cinq soirées. À lire en sachant qu’il faut, à côté de ce livre, lire d’autres voix, israéliennes notamment, qui le contestent ou le complètent. C’est ainsi qu’on lit l’histoire.
À lire enfin, et c’est peut être le plus important, en mémoire de Henri Trubert, premier éditeur du livre chez Fayard, qui a publiquement critiqué le retrait de fin 2023 en parlant d’une décision doublement lamentable révélant la dégradation du débat intellectuel dans notre pays. Cette phrase tient lieu de jugement. Nous ne pouvons que le partager.
Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, traduit de l’anglais par Paul Chemla, La Fabrique éditions, 2024. 396 pages. Édition originale anglaise : The Ethnic Cleansing of Palestine, Oneworld, 2006. Première édition française : Fayard 2008, retirée des ventes fin 2023.
Lu collectivement par la Rédaction de zoesagan.com.
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