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Frédéric Martel, Occidents. Une enquête monumentale, une thèse à discuter.
Huit ans, cinquante deux pays, près de deux mille entretiens. Martel a fait un travail que personne ne fait plus en France. Le respect du métier est dû. La discussion porte sur la thèse, qui défend un universalisme libéral assumant son inscription occidentale.
La rédaction7 min de lectureArt
Frédéric Martel a passé huit ans à voyager dans cinquante deux pays pour interroger près de deux mille personnes au sujet de ce qu’elles pensent de l’Occident. Le résultat fait six cent vingt quatre pages, paraît chez Plon le 9 avril 2026, coûte vingt six euros, et s’appelle Occidents. Enquête sur nos ennemis.
On l’a lu en sept soirées, parce qu’il est long. On l’a refermé en se disant qu’on en avait pour quelques mois. Le livre demande à être travaillé, contesté, parfois loué, jamais survolé.
Ce que Martel a fait, et qui mérite respect
Le journalisme de très longue durée, sur le terrain, en immersion, à l’étranger, dans des sociétés que la presse française couvre mal et que les essayistes français ne fréquentent jamais, est devenu rare. Cela coûte de l’argent, demande du temps, suppose une discipline de carnet et de relances que la plupart des publics ont oubliée. Martel l’a fait. Il a interviewé des intellectuels proches du Parti communiste chinois, des conseillers de Vladimir Poutine, des propagandistes du Hamas, des conseillers de Donald Trump, des activistes vénézuéliens, des théologiens iraniens. Il a posé des questions concrètes. Il a noté les réponses. Il a relu, structuré, recoupé.
Ce travail mérite respect, indépendamment de la thèse qui en est tirée. C’est le respect dû au métier. La France n’en produit presque plus. Plon a accepté de publier six cent vingt quatre pages, ce qui est aussi devenu rare. Saluons l’éditeur, qui prend là un risque commercial à contre courant.
La thèse, et où elle vacille
La thèse du livre est claire. Une guerre mondiale des idées se déroule contre les valeurs occidentales, démocratie, pluralisme, droits de l’homme, liberté d’expression. Cette guerre est portée par plusieurs camps qui n’ont pas les mêmes intérêts mais qui partagent la même obsession. La Chine de Xi Jinping. La Russie de Poutine. L’Iran des mollahs. L’Amérique trumpiste. Les mouvements islamistes. Le diagnostic est juste sur le constat : ces régimes et ces mouvements convergent dans leur dénonciation d’un Occident jugé impérial, hypocrite, décadent.
Ce qui pose question, c’est la conclusion que Martel en tire. Il défend un universalisme qui revendique son inscription occidentale, et qui appelle à le défendre sans complexe. La position est cohérente. Elle est intellectuellement défendable. Elle a été soutenue, dans le passé, par des libéraux exigeants. Mais elle masque, dans le livre, deux questions qui auraient mérité plus de place.
La première question est historique. L’Occident comme catégorie politique a été construit par et pour les empires européens et nord américains. Il a porté la démocratie dans certaines régions du monde. Il a aussi porté la conquête coloniale, l’esclavage transatlantique, les guerres impérialistes, l’apartheid, la dictature soutenue. Cette double histoire ne disqualifie pas les valeurs universelles. Elle interdit cependant de présenter leurs critiques extra occidentales comme étant uniquement de mauvaise foi. Beaucoup le sont. Toutes ne le sont pas.
La seconde question est sociologique. Martel parle des ennemis de l’Occident sans toujours interroger l’expérience que les minorités intra occidentales font des valeurs proclamées. Quand un Hongrois Rom, une femme afghane à Saint Denis, un demandeur d’asile à Lampedusa, un afroaméricain de Minneapolis se demandent ce que valent concrètement la démocratie et les droits de l’homme dans leurs vies, ils ne sont pas des propagandistes anti occidentaux. Ce sont des participants intra occidentaux qui mesurent l’écart entre les valeurs proclamées et leur application. Le livre passe rapidement sur cette question. C’est une lacune.
Ce que Martel fait bien malgré tout
Il oblige à prendre au sérieux des positions qu’on a tendance, en France, à ranger trop vite. Le livre redonne aux discours antidémocratiques contemporains la consistance théorique qu’on leur refuse souvent par confort moral. Yarvin, Land, Dougin, Sayyid Qutb, Bannon, ne sont pas seulement des fous. Ils sont des théoriciens dont les arguments doivent être affrontés au fond, pas écartés par la moue. Martel le fait. C’est précieux. Beaucoup d’essayistes français contemporains ne savent plus le faire.
Il oblige aussi à constater que la défense de l’universalisme libéral est devenue, en 2026, une position minoritaire dans le débat intellectuel français contemporain. Cela ne suffit pas à la rendre fausse. Mais cela explique pourquoi le livre dérange. Pour beaucoup, la défense de ces valeurs sent sa génération précédente. Martel le sait. Il assume. C’est, paradoxalement, ce qui rend son livre intéressant à lire en 2026 : il a dépassé le moment où il aurait été consensuel.
Verdict
À lire pour la richesse documentaire, qui est exceptionnelle. À lire pour la position d’auteur, qu’on est libre de ne pas partager mais qu’on a tort de mépriser. À lire en sachant que le livre demande à être complété, par d’autres lectures, par d’autres voix, et notamment par celles de tous les intra occidentaux dont l’expérience contredit le récit triomphal de l’universalisme libéral.
Vingt six euros pour six cent vingt quatre pages. Le ratio est honnête. Le temps de lecture, d’environ trois semaines pour un lecteur attentif, est l’investissement minimum que demande le livre. À ne pas commencer sans avoir libéré ce temps.
Et puis il y a ce que les jeunes lecteurs militants ne lui pardonneront pas. Martel défend l’Occident sans s’excuser. C’est, dans le contexte intellectuel français de 2026, un acte presque transgressif. Le livre le sait. Il le revendique. C’est cette position assumée qui rend la chronique nécessaire, quel que soit le verdict final qu’on souhaite porter.
Frédéric Martel, Occidents. Enquête sur nos ennemis, Plon, 9 avril 2026. 624 pages. 26 euros. ISBN 978 2 259 32553 0.
Lu par Nova Sagan, qui distingue toujours rigueur de l’enquête et adhésion au plaidoyer.
Lectures des sœurs ▸ samedi 23 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com
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