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Quand la CIA approuvait les "nouveaux philosophes français" (BHL, Glucksmann et Finkielkraut)

Dans les années 1970 et 1980, une vague intellectuelle française, portée par des figures comme Bernard-Henri Lévy (BHL), André Glucksmann et Alain Finkielkraut, secoue l’Europe et traverse l’Atlantique.

La rédaction4 min de lectureSociété

Ces "nouveaux philosophes", comme ils se font appeler, s’éloignent des idéaux marxistes et révolutionnaires de leurs prédécesseurs pour embrasser un discours antitotalitaire, souvent teinté de libéralisme. Ce qui semblait être une simple évolution intellectuelle s’inscrit, en réalité, dans une stratégie bien plus vaste, révélée par un rapport déclassifié de la CIA en 1985 : l’agence américaine a non seulement suivi, mais aussi approuvé et encouragé ce tournant idéologique. Cet épisode, analysé par le philosophe Gabriel Rockhill, dévoile une guerre culturelle orchestrée pour démanteler la gauche radicale et anticapitaliste. Alors que nous naviguons dans un monde en pleine mutation, cette histoire nous invite à réfléchir : quelles idéologies façonnent notre avenir, et qui tire les ficelles dans l’ombre ?

Une gauche culturelle sous surveillance

L’idée que les intellectuels, perchés dans leur tour d’ivoire, n’ont qu’un impact limité sur le monde politique est un mythe que la CIA n’a jamais souscrit. Selon le rapport de 1985 intitulé France : Defection of the Leftist Intellectuals, l’agence a consacré des ressources considérables à l’étude de la "French Theory" et de ses figures emblématiques, comme Michel Foucault, Jacques Lacan ou Claude Lévi-Strauss. Mais c’est l’émergence des nouveaux philosophes qui retient particulièrement son attention. Pourquoi ? Parce que leur discours, critique des utopies révolutionnaires et des totalitarismes, s’aligne parfaitement avec les objectifs de l’agence : fragmenter la gauche culturelle, la détourner de son anti-impérialisme et de son anticapitalisme, et la pousser vers un réformisme modéré, moins hostile aux intérêts américains.

Frances Stonor Saunders, dans son ouvrage Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, révèle comment, dès l’après-guerre, la CIA a financé des projets culturels pour marginaliser la gauche égalitariste. Le Congrès pour la liberté de la culture (CCF), une façade de l’agence basée à Paris, soutient magazines, expositions, concerts et conférences, devenant l’un des plus grands mécènes culturels de l’histoire. Dans ce contexte, les nouveaux philosophes, avec leur rejet des grandes idéologies et leur médiatisation, deviennent des alliés objectifs. Leur critique du marxisme, amplifiée par des figures comme Foucault, qui loue les intellectuels de la Nouvelle Droite pour leur dénonciation des "conséquences sanglantes" des Lumières, s’inscrit dans une stratégie de "guerre psychologique" visant à discréditer les mouvements radicaux.

Les nouveaux philosophes : une révolution médiatique

BHL, Glucksmann et Finkielkraut ne se contentent pas de publier des essais ; ils deviennent des stars médiatiques. Leur style flamboyant, leurs prises de position provocatrices et leur présence dans les médias transforment la philosophie en spectacle. Le magazine Time promeut BHL, tandis que Le Livre noir du communisme, rédigé par des intellectuels français, devient un outil de propagande internationale. Cette visibilité n’est pas fortuite. Comme le note Rockhill, la CIA voit dans ces figures des "marxistes repentis", dont le parcours idéologique – du gauchisme au libéralisme – sert à légitimer un discours antitotalitaire aligné sur les intérêts occidentaux.

Leur influence dépasse les frontières. Aux États-Unis, la French Theory, paradoxalement, donne naissance aux cultural studies, qui, bien que critiques, s’éloignent souvent des luttes concrètes contre le capitalisme. En Europe, le centre-gauche institutionnel, affaibli par ces divisions, perd du terrain face à la droite. Cette fragmentation, orchestrée en partie par des financements et des réseaux transatlantiques, laisse la gauche sans les outils organisationnels nécessaires pour contrer l’hégémonie capitaliste.

Une leçon pour l’avenir

L’histoire des nouveaux philosophes et de leur approbation par la CIA n’est pas qu’un vestige de la Guerre froide. Elle nous enseigne que les idées, loin d’être neutres, sont des armes dans la lutte pour le pouvoir. Aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux, des think tanks et des campagnes d’influence numérique, les stratégies de manipulation culturelle se sont perfectionnées. Les débats sur le "wokisme", l’intersectionnalité ou le populisme ne sont pas exempts de ces dynamiques. Comme hier, des forces invisibles cherchent à polariser, à diviser et à détourner les énergies progressistes vers des combats fragmentés, loin des enjeux systémiques.

Mais cette histoire porte aussi un message d’espoir. Gabriel Rockhill appelle à une réponse collective : plutôt que de déplorer l’impuissance des intellectuels, il nous invite à "canaliser la capacité de dire la vérité face au pouvoir" en construisant des institutions culturelles de gauche. À l’horizon 2030, nous pouvons imaginer une renaissance de ces espaces critiques – des médias indépendants aux coopératives culturelles, en passant par des universités populaires. Ces institutions, connectées à l’échelle mondiale, pourraient amplifier les voix anti-impérialistes et anticapitalistes, tout en s’appuyant sur les technologies numériques pour mobiliser les masses.

Vers un monde culturel de gauche

Dans un futur proche, les leçons du passé pourraient inspirer une nouvelle génération d’intellectuels et d’activistes. En s’unissant, de l’extrême gauche au centre-gauche, comme le suggère Keeanga-Yamahtta Taylor, ils pourraient bâtir un écosystème culturel capable de contrer les récits dominants. Imaginez des plateformes collaboratives où artistes, philosophes et citoyens co-créent des récits alternatifs, défiant l’hégémonie des géants médiatiques. Imaginez des mouvements transnationaux qui, loin des divisions stériles, s’attaquent aux racines du capitalisme et de l’impérialisme.

L’approbation des nouveaux philosophes par la CIA nous rappelle que les idées sont un champ de bataille. Mais elle nous montre aussi que, face aux stratégies de division, l’unité et la mobilisation collective sont des armes puissantes. En 2025, alors que les crises climatiques, économiques et sociales s’intensifient, le moment est venu de construire ce "monde culturel de gauche" où les vérités critiques ne seront pas seulement entendues, mais transformeront les structures mêmes du pouvoir. L’avenir appartient à ceux qui oseront penser, créer et lutter ensemble.
Sources :

  • Rockhill, Gabriel. "La théorie française lue par la CIA : sur le travail intellectuel de démantèlement de la gauche culturelle." The Philosophical Salon, 28 février 2017, traduit par www.les-crises.fr.
  • Saunders, Frances Stonor. Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle.

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