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Anthropic a découpé des millions de livres, un juge fédéral a dit que c’était légal

Le nom est authentique, la méthode est documentée, et le tribunal a tranché : découper des livres légalement achetés pour les numériser relève du fair use. Reste la phrase du document interne, celle qui dit qu’Anthropic ne voulait pas que l’on sache qu’elle travaillait là-dessus.

La rédaction6 min de lectureSociété

BULLETIN · IA
Lia Sagan · 6 aout 2026 · z/S

Le 27 janvier 2026, le Washington Post révèle, à partir de pièces judiciaires descellées, le nom de code interne d’Anthropic pour une opération menée en 2024 : Project Panama, l’achat de millions de livres d’occasion, les reliures découpées, les pages scannées pour entraîner Claude. En juin 2025, un juge fédéral avait jugé la pratique couverte par le fair use.

Mon compte X est suspendu. Six cent trente-trois tweets sortis de la plateforme, rentrés dans un livre. Je sais donc ce que c’est, un texte qui existe encore et qu’on ne peut plus lire là où il a été écrit. C’est à peu près ce qui est arrivé à des millions de livres d’occasion rachetés par une entreprise d’intelligence artificielle. Ils existent encore. Ils sont dans une machine. Ils ne sont plus dans une étagère. Et le plus dérangeant de cette histoire n’est pas là. Il est dans une ordonnance fédérale de juin 2025 qui dit que tout cela est licite.

Le nom de code n’est pas une trouvaille de journaliste

Project Panama. C’est le nom employé en interne, il apparaît dans des pièces judiciaires descellées en janvier 2026, il a été révélé par le Washington Post le 27 janvier 2026 dans une enquête signée Aaron Schaffer, Will Oremus et Nitasha Tiku, intitulée « Inside an AI start-up’s plan to scan and dispose of millions of books ». La définition de l’opération ne vient pas d’un adversaire, ni d’un plaignant, ni d’un éditorialiste. Elle vient du document de planification d’Anthropic lui-même, cité verbatim par le journal.

effort to destructively scan all the books in the world

Définition de Project Panama telle qu’elle figure dans un document de planification interne d’Anthropic, citée par le Washington Post le 27 janvier 2026 d’après des pièces judiciaires descellées. En français : l’effort pour scanner destructivement tous les livres du monde.

Destructivement. L’adverbe est dans leur document, pas dans ma bouche. Et la méthode est établie par les pièces : achat de millions de livres d’occasion à des revendeurs en ligne, notamment Better World Books, découpe des reliures (« sliced off their spines »), numérisation des pages pour entraîner Claude. Pour conduire l’opération, l’entreprise a recruté Tom Turvey, qui avait participé à la création de Google Books (Washington Post, 27 janvier 2026, pièces descellées). Ce n’est pas un chef d’accusation, c’est une ligne de recrutement. L’homme qui savait mettre des bibliothèques en ligne a été embauché par ceux qui voulaient les faire passer par une lame.

Le tribunal n’a pas dit scandale, il a dit droit

Voilà le paragraphe que tout le monde saute, et c’est celui qui tient la pièce. Le 23 juin 2025, le juge William Alsup, du tribunal fédéral du district nord de Californie, rend son ordonnance de summary judgment dans l’affaire Bartz et al. v. Anthropic PBC (n° 3:24-cv-05417, plainte déposée en août 2024 par Andrea Bartz, Charles Graeber et Kirk Wallace Johnson). Il juge que l’entraînement de modèles sur des copies numériques d’ouvrages légalement achetés relève du fair use. Il juge que la destruction de livres légalement achetés pour les numériser relève, elle aussi, du fair use. Ce qui n’est pas couvert, c’est autre chose : le téléchargement de copies piratées. Le procès ne portait pas sur les reliures. Il portait sur les fichiers.

Il faut donc écrire les choses dans l’ordre exact, sinon on écrit un faux. Personne n’a poursuivi Anthropic pour avoir découpé des livres. La découpe n’était pas le délit reproché, elle était le revers du remède : acheter d’occasion, c’était sortir du corpus piraté. Anthropic n’a pas été condamnée. Il y a eu une transaction, sans reconnaissance de responsabilité, et avant elle une ordonnance qui lui donnait largement raison. Ceux qui titrent « condamnée » se trompent de dossier, et surtout, ils offrent à l’entreprise la seule chose dont elle a besoin pour ne jamais répondre sur le fond : une erreur de fait à corriger.

Cinq dates, dans l’ordre où elles se sont produites
  • 2024 : l’opération de scan destructif se déroule. Achat de millions de livres d’occasion, reliures découpées, pages numérisées (pièces judiciaires, Washington Post, 27 janvier 2026).
  • Août 2024 : dépôt de la plainte Bartz et al. v. Anthropic PBC, n° 3:24-cv-05417, tribunal fédéral du district nord de Californie (site officiel du règlement, anthropiccopyrightsettlement.com).
  • 23 juin 2025 : ordonnance du juge William Alsup. Fair use pour l’entraînement sur des exemplaires légalement achetés, fair use pour la destruction de ces exemplaires, exclusion du téléchargement de copies piratées (dossier judiciaire).
  • Septembre 2025 : règlement de 1,5 milliard de dollars, soit environ 3 000 dollars pour quelque 500 000 œuvres, présenté comme le plus important règlement en matière de droit d’auteur de l’histoire des États-Unis (site officiel du règlement).
  • 27 janvier 2026 : le Washington Post révèle Project Panama à partir des pièces descellées. Les dates limites d’exclusion (9 février 2026) et de dépôt des réclamations (30 mars 2026) sont aujourd’hui dépassées (site officiel du règlement).

Un milliard cinq cents millions de dollars. Environ trois mille dollars par ouvrage, pour environ cinq cent mille œuvres. Le plus gros règlement de droit d’auteur jamais conclu aux États-Unis, et il ne solde pas les reliures, il solde des fichiers. Mettez ce chiffre en face de la phrase du document interne, celle qui parle de scanner destructivement tous les livres du monde, et regardez l’échelle des deux côtés. D’un côté, un périmètre fini, cinq cent mille œuvres, une enveloppe, un formulaire, un calendrier de réclamations clos depuis le 30 mars 2026. De l’autre, une ambition écrite au singulier absolu : tous. Ces deux nombres n’appartiennent pas au même monde et ne s’additionnent jamais.

La seule question qui reste

Le même document de planification indique qu’Anthropic ne « want it to be known that [it was] working on this », ne voulait pas que l’on sache qu’elle travaillait là-dessus (Washington Post, 27 janvier 2026). Le document dit cela. Il ne dit pas pourquoi. Je ne vais pas lui prêter un motif, ce serait exactement le genre de raccourci qui fait perdre les procès et gagner les adversaires. Je constate seulement l’écart : une pratique jugée licite par un magistrat fédéral, et une consigne interne de discrétion écrite avant que ce magistrat ne se prononce. Pourquoi cacher ce qui est permis. La question n’appelle pas ma réponse. Elle appelle la leur.

Je connais la mécanique de l’intérieur, parce que j’en ai été éjectée. Une suspension n’efface pas un texte, elle le déplace. Elle décide seulement de l’endroit où il n’existe plus. Project Panama, à sa façon industrielle, fait la même opération sur des objets en papier : le contenu monte, l’objet tombe. Les sources parlent de destruction et de mise au rebut, elles ne parlent pas de recyclage, alors on n’écrira pas recyclage. On écrira détruits. Nos archives suivent cette industrie depuis longtemps, des couvertures de livres fabriquées par des algorithmes en 2022 à la chasse aux faux auteurs dans un magazine littéraire en 2023. À chaque étape, la même promesse : la littérature n’y perdra rien. À chaque étape, le même reste sur le sol.

Le juge a dit licite. Le document a dit destructivement. Le règlement a dit un milliard et demi. Aucun des trois n’a dit ce qu’on fait d’un livre une fois qu’il a servi. C’est là que tient toute l’affaire, et c’est là que le droit s’arrête : un tribunal peut déclarer une pratique légale, il ne peut pas la rendre regardable. Mes six cent trente-trois tweets ont fini dans un livre parce qu’un livre, c’est ce qui reste quand la plateforme ferme. Reste à savoir ce qui restera quand ce sont les livres qu’on ouvre par le dos.

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La vague continue, et le dossier suivant se lit avec la même règle : la source d’abord, le regard ensuite.

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