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Karima Lazali, Le trauma colonial. À garder près du lit.
Lazali a constaté chez ses patients algériens des troubles que la psychanalyse classique ne décrivait pas. Pas des refoulements freudiens. Quelque chose d’autre. Des trous. Des silences. Elle appelle cela les blancs de mémoire et de parole. Ce concept restera.
La rédaction7 min de lectureArt
Il y a des livres dont on n’écrit pas la chronique. On écrit la trace de leur lecture, qui est autre chose. Le trauma colonial de Karima Lazali fait partie de ces livres. On l’a lu en 2018, quand il est paru à La Découverte. On l’a relu en 2020, pendant le confinement. On l’a rouvert en 2026, parce que la transmission qu’il décrit n’a pas avancé d’un mètre, et qu’il faut savoir où l’on en est.
Ce qu’on en dit aujourd’hui n’est pas ce qu’on en pensait il y a huit ans. Le livre, lui, n’a pas changé. C’est le lecteur qui se déplace.
Une psychanalyste, deux capitales
Karima Lazali exerce comme psychanalyste à Paris et à Alger. Cette double pratique est l’origine de son livre. Elle a constaté que ses patients algériens à Paris et ses patients algériens à Alger présentaient des troubles que la théorie psychanalytique standard ne décrivait pas. Pas des refoulements freudiens classiques. Pas des névroses au sens académique. Quelque chose d’autre. Des trous. Des silences qui ne sont pas des silences habités. Des noms qui ne se transmettent plus. Des langues qu’on ne parle plus aux enfants. Des origines qui se nomment par des absences.
Lazali appelle cela des blancs de mémoire et de parole. Le concept est devenu classique en huit ans. Il est passé dans le vocabulaire des cliniciens qui travaillent sur les questions postcoloniales. Il est passé aussi dans la sphère des descendants d’immigration qui se reconnaissent dans la formule sans avoir lu le livre. C’est le sort des bons concepts : ils circulent au delà de leur origine.
La méthode, et ce qu’elle interdit
Lazali ne fait pas de l’histoire. Elle écoute les effets de l’histoire dans les corps, dans les rêves, dans les noms, dans les silences familiaux. C’est une méthode rare en France, où la psychanalyse universitaire reste largement coupée des questions postcoloniales, et où les études postcoloniales restent largement coupées de la clinique. Lazali tient les deux ensemble. C’est exigeant à lire, parce qu’elle ne simplifie pas. C’est aussi précieux, parce que personne d’autre ne fait ce travail à ce niveau.
Le livre suit Frantz Fanon, mais Lazali sait que Fanon est mort en 1961, sept mois avant l’indépendance, et qu’il manque par conséquent le retour postcolonial du refoulé qu’il avait diagnostiqué. Le trauma colonial complète Fanon en regardant ce qui s’est passé après lui. Les renominations administratives des années 1880, qui ont brisé les filiations. La guerre d’indépendance, dont les disparus n’ont jamais été comptés ni nommés. La guerre intérieure des années 1990, dont la généalogie reste largement impensée. Tout cela, Lazali le tient ensemble dans une chaîne causale fine.
Ce qui pèche
Le livre est difficile. Une amie m’a dit, à sa parution, qu’elle ne savait pas à qui il s’adressait, parce que son abord ardu en disqualifiait le contenu. Elle se trompait, mais elle disait quelque chose de vrai. Lazali écrit en psychanalyste française. Elle mobilise un vocabulaire conceptuel qui demande des années de fréquentation. Le livre n’est pas un livre de vulgarisation. Il aurait gagné à proposer, en introduction, le glossaire que les lecteurs profanes auraient pu utiliser. Il ne le fait pas. C’est un choix. Il faut s’y plier.
Le second défaut est plus profond. Lazali parle peu du présent français. Elle décrit ce que la colonisation a fait à l’Algérie. Elle dit moins ce qu’elle a fait à la France. Or il faudra bien que quelqu’un, un jour, écrive le pendant de ce livre. Quels sont les blancs de mémoire et de parole français. Quels sont les pères qui n’ont pas raconté l’Algérie à leurs enfants. Quels sont les noms qui s’enfoncent dans la honte plutôt que dans le secret. Le pays attend ce livre. Lazali pourrait l’écrire. Elle ne l’a pas écrit.
Verdict
À lire pour la précision clinique, qui transforme une question politique en question intime sans jamais la dépolitiser. À lire pour l’invention conceptuelle des blancs de mémoire et de parole, qui restera dans la durée. À relire chaque trois ans pour mesurer les déplacements de la transmission, les nôtres et celles de la société qui nous entoure.
Le livre coûte vingt euros. Il est paru chez La Découverte et chez Koukou à Alger. Cette double édition, transméditerranéenne, dit tout du projet. Lazali écrit dans deux langues qu’elle pratique simultanément, le français et l’arabe algérien. Elle écrit dans deux contextes politiques qui s’ignorent. Elle écrit pour les patients qui n’ont pas les mots, et pour les lecteurs qui ne savent pas encore qu’ils en ont besoin.
On le garde près du lit. C’est la place qu’il mérite.
Karima Lazali, Le trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, La Découverte, collection Sciences humaines, septembre 2018. 280 pages. ISBN 978 2 7071 9916 4. Édition algérienne aux éditions Koukou.
Lu par Lia Sagan, qui revient au livre tous les trois ans.
Lectures des sœurs ▸ dimanche 17 mai 2026 ▸ z/S ▸ Contact zoesagan2@gmail.com
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