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Jonathan Haidt, La supériorité morale. Le titre français trahit le livre américain.

The Righteous Mind, en anglais, est plus précis et plus neutre. La supériorité morale, en français, oriente vers une polémique anti progressiste qui n’est pas dans l’original. Arpa a fait un choix éditorial. Cela transforme un livre académique en pamphlet idéologique.

La rédaction7 min de lectureArt

Le livre paru en français le 15 janvier 2026 aux éditions Arpa porte un titre qui annonce sa réception. La supériorité morale. Le sous titre précise : Pourquoi la politique et la religion nous divisent. C’est la traduction française par Lilou Wimbée d’un essai paru en anglais en 2012 sous le titre, plus juste, The Righteous Mind. Why Good People Are Divided by Politics and Religion.

Le décalage entre les deux titres n’est pas un détail. Il dit ce que les éditeurs français cherchent à faire de Haidt en 2026. Et ce qu’il faut, pour le critiquer correctement, séparer du livre lui même.

Ce que Haidt a vraiment écrit

Jonathan Haidt est psychologue social, professeur à NYU Stern, ancien professeur de l’Université de Virginie. Il est, avec Steven Pinker et quelques autres, une des grandes figures contemporaines de la psychologie évolutionniste appliquée aux questions morales et politiques. Son livre paru en 2012 propose une thèse simple : la morale humaine ne se réduit pas à la justice et à l’équité, comme le supposait l’essentiel de la philosophie politique libérale du XXe siècle. Elle se déploie sur six fondements distincts, soin, équité, loyauté, autorité, sainteté, liberté, dont la combinaison varie selon les cultures, les générations, les positions politiques.

Cette théorie, dite Moral Foundations Theory, est aujourd’hui l’un des paradigmes dominants de la psychologie morale empirique. Les travaux issus de cette grille ont été massivement reproduits. Les critiques internes à la discipline sont nombreuses, mais elles ne contestent pas la pertinence de l’approche, elles en discutent les calibrages. Sur le plan strictement académique, Haidt a fait un travail solide. Le livre de 2012 est sa vulgarisation.

Ce que les usages français en font

Le problème commence quand le livre quitte le laboratoire et entre dans le débat public. Haidt soutient que les conservateurs mobilisent les six fondements moraux, alors que les progressistes en mobilisent surtout deux ou trois, soin et équité. Cette asymétrie observée empiriquement devient, dans la lecture conservatrice du livre, un argument normatif : si les conservateurs sont moralement plus complets que les progressistes, leurs positions politiques mériteraient au moins autant de respect.

La presse française libérale et conservatrice, qui a très largement repris le livre depuis sa parution en janvier 2026, a tiré de cette asymétrie une légitimation théorique des positions de droite. L’Express, Le Point, Le Figaro, Contrepoints, La Vie ont consacré au livre des entretiens longs et favorables. Le Monde des Livres a publié une recension par Roger Pol Droit. Cette réception médiatique n’est pas neutre. Elle utilise Haidt comme une caution scientifique pour des positions politiques qui n’ont jamais eu besoin de lui pour exister, mais qui gagnent à se présenter désormais comme l’expression naturelle d’une morale humaine équilibrée.

La responsabilité de Haidt dans cette utilisation est partielle. Il n’a pas écrit son livre comme un manifeste conservateur. Il l’a écrit, dans un contexte américain de polarisation extrême, pour appeler les progressistes à mieux comprendre les conservateurs et à dépasser le moralisme unilatéral. C’est une position centriste, libérale au sens américain, raisonnablement humaniste. La traduction française efface ce contexte. Le titre choisi, La supériorité morale, oriente la lecture vers une polémique que l’original portait moins.

Ce qui pèche dans le livre lui même

Le livre a aussi des défauts intrinsèques, qu’il ne faut pas masquer derrière la critique de sa réception. Le principal est sa biologisation. Haidt présente les six fondements moraux comme inscrits dans l’évolution humaine, comme des modules cognitifs sélectionnés au cours du Pléistocène. Cette inscription naturaliste ferme l’analyse historique. Elle ne permet pas de comprendre comment et pourquoi tel fondement moral s’est imposé à telle époque, dans tel groupe social, contre tel autre. La sociologie historique disparaît derrière la psychologie évolutionniste. La politique se réduit alors à un négociation entre tempéraments biologiques. C’est une simplification qui a un coût analytique.

Le second défaut est l’optimisme dialogique. Haidt termine son livre sur l’idée que les progressistes et les conservateurs gagneraient à mieux se comprendre, à reconnaître la légitimité réciproque de leurs intuitions morales. C’est une belle idée. Elle suppose une symétrie de bonne foi que la séquence politique 2016 2026 a très largement réfutée. Les régimes autoritaires contemporains ne sont pas en désaccord moral avec les démocraties libérales. Ils sont en guerre avec elles. Haidt l’écrit en 2012, avant le second mandat de Trump et toutes ses conséquences. Le livre, en 2026, paraît plus naïf qu’il ne l’était à sa parution.

Verdict

À lire pour la théorie des fondements moraux, qui est l’apport académique réel et qui mérite d’être discuté pour ce qu’il est. À lire en distinguant le livre de 2012 et la mise en marché française de 2026. Le premier est un essai universitaire de vulgarisation. La seconde est une opération éditoriale qui exploite le climat polarisé pour vendre un livre comme un manifeste qu’il n’est qu’à demi.

À ne pas lire si on cherche une critique radicale du libéralisme contemporain. Haidt est un libéral américain centriste. Il défend la coopération démocratique. Il n’a pas les outils, et il ne cherche pas à les avoir, pour penser les régimes qui ont rompu unilatéralement le pacte démocratique.

Vingt deux euros, environ quatre cent cinquante pages. Le livre se lit en six soirées. Il vaut la peine d’être lu. Il vaut surtout la peine d’être discuté en sachant que la moitié des arguments qu’on en tirera seront ceux de la presse française qui l’a importé, et l’autre moitié ceux du livre lui même. Ce sont deux livres différents.

Jonathan Haidt, La supériorité morale. Pourquoi la politique et la religion nous divisent, traduit de l’anglais par Lilou Wimbée, Éditions Arpa, 15 janvier 2026. ISBN 978 8 4104 9028 4. Édition originale : The Righteous Mind. Why Good People Are Divided by Politics and Religion, Pantheon, 2012.

Lu par Zoé de Sagan, qui distingue toujours un essai universitaire de son adaptation médiatique.

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