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34 féminicides en 79 jours, la trente-quatrième dirigeait un département de lettres
Trente-quatre femmes tuées en soixante-dix-neuf jours. La trente-quatrième était normalienne, agrégée de lettres classiques et dirigeait un département de lettres. Le décompte ne demande pas de diplôme.
La rédaction6 min de lectureSociété
Cécile Hussherr-Poisson, normalienne, agrégée de lettres classiques et directrice du département de lettres de l’université Gustave Eiffel, a été tuée le lundi 20 mars 2023 vers 8h30 dans le hall de son immeuble parisien, dans le 12e arrondissement. Son époux, dont elle était séparée, est renvoyé aux assises pour assassinat en janvier 2027. Il est présumé innocent jusqu’au verdict.
Lundi 20 mars 2023, vers 8h30, rue de Prague, dans le 12e arrondissement de Paris, à quelques minutes de la Bastille. Une dizaine d’écoliers passent devant le hall d’un immeuble. La porte vitrée est verrouillée. Ils voient ce qui se passe derrière. Des adultes accourent, ils ne parviennent pas à ouvrir. Le détail est rapporté par Le Figaro, qui a publié le 2 août 2026 un article tiré du dossier. La femme qui se trouve derrière cette porte a 47 ans. Elle s’appelle Cécile Hussherr-Poisson. Elle dirige le département de lettres de l’université Gustave Eiffel. Elle est mère de trois enfants. Elle meurt de plusieurs coups de couteau à la gorge et au thorax. Le reste de cette affaire, on peut l’écrire sans jamais raconter le couteau.
Le curriculum ne protège de rien
École normale supérieure, promotion 1995. Agrégation de lettres classiques. Special student à Harvard, 1997-1998. Doctorat de littérature comparée soutenu à Marne-la-Vallée en 2002. Maîtresse de conférences à l’université Gustave Eiffel depuis 2003. Directrice du département de lettres depuis 2022. Directrice de collection pour Lelivrescolaire.fr depuis 2010. Sentinelle égalité dans sa faculté. Retenez cette dernière ligne. Le 22 mars 2023, Le Monde titre sur une professeure d’université tuée à coups de couteau, son ex-conjoint mis en examen. Le grade exact était maîtresse de conférences, et la fonction, directrice de département. La vitesse arrondit toujours dans le même sens : elle efface le poste réel et garde la silhouette.
Le 20 mars est le soixante-dix-neuvième jour de l’année. Sur la fiche numéro 34 du collectif Féminicides par compagnons ou ex, elle est le trente-quatrième féminicide recensé en France pour 2023. Trente-quatre femmes. Soixante-dix-neuf jours. Le décompte ne demande ni le diplôme, ni l’arrondissement, ni la profession, et c’est très exactement ce qui dérange dans ce dossier : il fait tomber le portrait-robot que la statistique elle-même a fini par installer dans les têtes, celui d’un milieu, d’un niveau, d’une case. Il n’y a pas de quartier protégé. Il n’y a pas de fonction protectrice. Il n’y a pas de bibliothèque assez grande.
Sa mort nous regarde
Ce qu’un seul journal écrit, ce qu’aucune juridiction n’a jugé
François-Xavier Hussherr a été mis en examen pour assassinat et incarcéré en mars 2023 (Le Monde, 22 mars 2023, TF1 Info, 23 mars 2023). Il est renvoyé devant la cour d’assises, et le procès est fixé à janvier 2027 (Sud Ouest et Ouest-France, 3 août 2026). Il était l’époux de Cécile Hussherr-Poisson, dont il était séparé et avec qui une procédure de divorce était engagée. Il est cofondateur d’une start-up d’intelligence artificielle dont le nom n’apparaît dans aucune source accessible. Il est présumé innocent jusqu’au verdict. Aucune de ces phrases n’est un détail de mise en page.
Selon Le Figaro du 2 août 2026, qui dit avoir eu accès au dossier, l’homme interpellé ce matin-là portait un casque de moto noir, un masque chirurgical bleu, des gants de moto noirs et un sac de livraison bleu au sigle Deliveroo. Le déguisement de livreur n’est pas une révélation de 2026 : Le Parisien l’écrivait dès le 25 mars 2023, Actu17 le 27. Toujours selon Le Figaro, l’homme a pris la fuite à pied, a été poursuivi par trois ouvriers d’un chantier voisin et s’est réfugié dans l’église Sainte-Marguerite, dans le 11e. Un couteau de cuisine ensanglanté, lame de quinze centimètres, aurait été trouvé dans la poche de son sweat-shirt. Le sac Deliveroo aurait contenu un téléphone Nokia ne correspondant pas à sa ligne officielle.
Le reste est plus fragile qu’il n’y paraît, et il faut le dire avant janvier plutôt qu’après. Le mobile financier est une conclusion d’enquête rapportée par un seul quotidien, dans un article payant dont le corps n’est pas librement accessible, et qu’aucun autre média n’a recoupée : ni le montant, ni la nature du litige, ni la pièce du dossier ne sont publics. Le détective privé figure dans le titre du Figaro et nulle part ailleurs, et l’on ignore publiquement qui l’a mandaté, quand, et pour quoi faire. La préparation minutieuse est une qualification de l’accusation relayée par la presse, pas un fait établi par une juridiction, puisque aucun tribunal n’a encore jugé. Un seul journal. Un seul accès. Un seul récit. Dans le générique de cette affaire, un nom est en tête d’affiche depuis le 2 août 2026, et ce n’est pas le sien.
Ce que l’institution a fait de son nom
L’université Gustave Eiffel a employé le mot féminicide, sans périphrase et sans rubrique faits divers, dans l’intitulé de la page de deuil consacrée à sa collègue. Puis elle a fait ce que font les institutions quand elles font bien : elle a donné le nom à un lieu, et le lieu est une bibliothèque. Le reste tient de l’entretien d’une mémoire, ce travail lent, sans caméra, qui commence le jour où les rédactions sont reparties. Voici ce que trois années de calendrier universitaire ont produit.
- 20 mars 2024 · un an jour pour jour après les faits, un hommage est rendu à Cécile Poisson à l’École normale supérieure (Libération, 20 mars 2024).
- 4 avril 2024 · l’université Gustave Eiffel donne le nom de Cécile Poisson à l’auditorium de la bibliothèque universitaire Georges Perec (université Gustave Eiffel, cité par Wikipédia FR).
- Décembre 2024 · Aurélie Foglia lui dédie un texte dans la revue On.e (Wikipédia FR).
- Avril 2025 · récital de Dana Ciocarlie à l’École normale supérieure (ENS, cité par Wikipédia FR).
- Janvier 2027 · ouverture du procès devant la cour d’assises (Sud Ouest et Ouest-France, 3 août 2026).
Elle publiait sous Cécile Hussherr-Poisson. L’auditorium porte Cécile Poisson, et Le Figaro de 2026 retient cette forme courte, quand l’université et le collectif l’ont honorée sous la forme longue. Les deux noms sont les siens, elle a travaillé sous les deux, il n’y a pas de bon usage à trancher ici. Il se trouve seulement que l’un des deux est aussi celui de l’homme renvoyé aux assises pour assassinat, et présumé innocent jusqu’au verdict. Il n’y a rien à en conclure. Il y a seulement à le poser, comme on pose une pièce dans un dossier, et à mesurer ce que cela demande à ceux qui gravent son nom sur un fronton.
En janvier 2027, une cour d’assises jugera un homme présumé innocent jusqu’au verdict. Elle jugera un dossier dont le public ne connaît, à ce jour, que ce qu’un journal en a publié. Elle ne jugera pas le décompte de 2023. Cécile Hussherr-Poisson avait une agrégation, un doctorat, un département, un auditorium à son nom depuis le 4 avril 2024. Elle a aussi un numéro sur une fiche associative, le 34, dans un pays qui n’en était qu’au 20 mars. Les deux sont exacts. Le second est le seul des deux que l’on puisse encore faire baisser.
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