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Société5 min

Xavier Niel a cédé Le Monde pour un euro, il en garde une action et un démenti

Une audition filmée, un rapporteur mis en cause, un démenti prononcé en direct, et une cession à un euro symbolique en avril 2024. Ce que le compte rendu de l’Assemblée et le registre du Groupe Le Monde établissent, et ce qu’ils n’établissent pas.

La rédaction5 min de lectureSociété

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE · POUVOIRS
Synthèse IA z/S · 5 aout 2026 · z/S

Le 2 avril 2026, Xavier Niel est auditionné par la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public, au titre de Mediawan. Il accuse le rapporteur Charles Alloncle d’avoir transformé la commission en cirque et dément une phrase qui lui est prêtée depuis des années. Deux ans plus tôt, il cédait la quasi-totalité de NJJ Presse pour un euro.

Jeudi 2 avril 2026, Assemblée nationale. La commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public entend Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Motif de la convocation : leur participation dans Mediawan, société de production audiovisuelle qu’ils ont cofondée en 2015 avec Pierre-Antoine Capton. La séance est filmée. Elle est diffusée par LCP · Assemblée nationale. Elle est versée au compte rendu de la commission, document public. Tout le reste en découle : chaque mot cité dans cette pièce a une date, une salle et un support.

Le rapporteur de la commission est Charles Alloncle, député UDR, groupe d’Éric Ciotti. Le président est Jérémie Patrier-Leitus. Les deux fonctions ne se confondent pas, et l’incident du 2 avril oppose l’homme d’affaires au rapporteur, pas au président. Au fil de l’échange, Xavier Niel accuse Charles Alloncle d’avoir transformé la commission d’enquête en cirque. Les séquences publiées par LCP retiennent quatre répliques. « Vous n’êtes pas procureur. » « Vous avez propagé beaucoup d’approximations, de fake news. » « Cela fait cher l’émission de télé. » Et, au moment de menacer de quitter la table : « Merci pour l’invitation, et je ne suis pas un clown. » Franceinfo titre le jour même sur un homme d’affaires qui dénonce un cirque.

Une phrase, un démenti, une date

C’est dans cette séquence qu’intervient l’élément le plus repris de l’audition. Une phrase sur ses prises de participation dans des journaux lui est prêtée depuis des années, et il l’a démentie devant les députés le 2 avril 2026. Elle circule sans source primaire datée. Elle lui a été opposée en séance. Le démenti a été prononcé dans la minute, en direct, devant les caméras de la chaîne parlementaire. Il est formel, il est public, il est daté. Toute reprise de cette phrase qui omet le démenti omet une pièce acquise au dossier.

Je n’ai jamais prononcé cette phrase mais j’aimerais savoir quel est le rapport avec cette commission ?

Xavier Niel, audition du 2 avril 2026 devant la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public. Séquence publiée le même jour par le compte officiel de LCP · Assemblée nationale, statut 2039699918030340607.

La seconde moitié de la réponse mérite autant d’attention que la première, parce qu’elle pose une question de périmètre. La commission d’enquête portait sur l’audiovisuel public. Xavier Niel y était entendu au titre de Mediawan. La presse écrite n’était pas l’objet de la convocation. Le rapporteur y a néanmoins ramené l’audition, sur le terrain du rapport d’un actionnaire à des journalistes. C’est ce déplacement qui a fait monter la température. C’est lui, aussi, qui rend la séance lisible bien au-delà de son ordre du jour.

Extrait de l’audition du 2 avril 2026, publié par LCP · Assemblée nationale. On y voit Xavier Niel s’adresser au rapporteur Charles Alloncle, contester la conduite des travaux et menacer de quitter la table. La vidéo est ici parce qu’elle est la source : elle permet de vérifier le ton, l’ordre des répliques et les mots exacts sans passer par un compte rendu de presse. LCP - Assemblée nationale · YouTube

Un euro, une action

Reste le fond, qui est une affaire de capital et de dates. Xavier Niel n’est plus actionnaire du groupe Le Monde. Le 17 avril 2024, le conseil vote la cession, annoncée le 23 avril 2024. La quasi-totalité du capital de NJJ Presse passe pour un euro symbolique au Fonds pour l’indépendance de la presse. Le périmètre rassemblé sous NJJ Presse comprenait Le Monde, Télérama, Courrier International, La Vie, Le Nouvel Obs, 85 % du HuffPost et 51 % du Monde diplomatique. Après l’opération, il ne conserve qu’une seule action, détenue via NJJ Strategy. Un euro pour l’ensemble, une action pour mémoire. Écrire aujourd’hui qu’il possède Le Monde est faux au registre.

Pièce à conviction · l’actionnariat du Groupe Le Monde en 2026
  • 17 avril 2024 : vote du conseil actant la cession de la quasi-totalité du capital de NJJ Presse pour 1 euro symbolique au Fonds pour l’indépendance de la presse. Annonce publique le 23 avril 2024 (Fusacq).
  • 2026 : le Fonds pour l’indépendance de la presse, via Le Monde libre, détient 72,5 % du Groupe Le Monde. Le Pôle d’indépendance, qui réunit les salariés, la société des lecteurs et les familles fondatrices, en détient 25,4 % (CCFI, actionnariat du Groupe Le Monde en 2026).
  • Xavier Niel ne conserve qu’une action, détenue via NJJ Strategy (CCFI, 2026).
  • Daniel Kretinsky n’apparaît plus au capital. Matthieu Pigasse n’est plus actionnaire depuis 2023, hors 15 % du HuffPost (CCFI, 2026).
  • Aucun dividende n’a été versé depuis 2015 (CCFI, 2026).

La cession de 2024 ne vide pas le dossier, elle le déplace. Un pan de presse reste détenu en propre. En février 2020, Xavier Niel rachète 100 % du groupe Nice-Matin, soit Nice-Matin, Var-Matin et Monaco-Matin, via sa holding personnelle. Il détient aussi 11 % de La Provence. Il acquiert France-Antilles en mars 2020, puis Paris-Turf en juin 2020. Ces titres n’ont pas rejoint le fonds. La distinction est simple et elle est rarement faite : le capital du Monde a changé de mains, celui de la presse régionale non.

Ce qui n’est pas établi

Il existe une thèse critique, selon laquelle la structure du fonds serait un habillage et l’influence survivrait à la sortie du capital. Elle est défendable et elle a des auteurs : Acrimed l’a formulée dans sa série sur le sauveur de la presse. Cet article date de 2012. Il est antérieur de douze ans à l’opération qu’il faudrait aujourd’hui expliquer. Dans les sources consultées pour cette pièce, aucune publication postérieure à avril 2024 ne démontre un contrôle maintenu sur le Groupe Le Monde. Aucun lien de causalité entre une participation et l’inflexion éditoriale d’un titre donné n’est davantage établi. Cela ne referme pas la question. Cela la laisse ouverte, ce qui n’est pas la même chose que d’y répondre.

Un dernier point doit être posé entier, parce qu’il circule presque toujours coupé en deux. Le 30 octobre 2006, Xavier Niel a été condamné à deux ans de prison avec sursis et 250 000 euros d’amende pour recel d’abus de biens sociaux, le parquet ayant requis 375 000 euros. Seul ce chef a été retenu. Il avait été mis en examen pour proxénétisme aggravé et incarcéré un mois en mai 2004 : ce chef a fait l’objet d’un non-lieu en août 2005. Il n’a jamais été condamné pour proxénétisme. Les deux volets s’écrivent ensemble ou ne s’écrivent pas.

Est établi : une audition du 2 avril 2026, filmée et retranscrite ; un rapporteur nommé ; des mots prononcés ; un démenti formel ; une cession à un euro en avril 2024 ; une action résiduelle ; 72,5 % au fonds et 25,4 % au pôle d’indépendance. N’est pas établi : que se retirer du capital d’un journal suffise à se retirer de son influence. La commission du 2 avril 2026 n’était pas convoquée sur cette question. Elle l’a posée quand même.

Le dossier Niel dans nos archives
PIÈCE 03/27 · ARCHIVE z/S · 05.08.26
La pièce suivante quitte la salle de commission pour l’autre versant du même dossier, Xavier Niel face à Rachida Dati.

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