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THIS IS NOT RADICAL CHIC
Le documentaire Le capital au XXIe siècle, inspiré du livre éponyme de Thomas Piketty, met en lumière des inégalités économiques criantes qui résonnent profondément dans le monde de l’art contemporain.
La rédaction7 min de lectureSociété
Comme le souligne Ludovic Bernhardt dans son édito très pertinent, « nous sommes dans un retour aux XVIIIe et XIXe s. : 1% de la population possédant 70% des terres en Grande Bretagne » et « 2 tiers de la population dans les économies développées devenant plus pauvres que leurs parents ».

Ce constat d’un « renouveau presque féodal » trouve un écho dans le concept de « réchauffement culturel » développé par Zoé Sagan dans son premier roman Kétamine (2020), où elle dénonce la dérive d’une culture dominée par les algorithmes et les élites, au détriment de l’authenticité et de la justice sociale.

Le marché de l’art : un outil des ultra-riches
Bernhardt pointe du doigt un paradoxe amer : les artistes, « encore pleins d’illusion » quant à leur « sacro sainte liberté créative », évoluent dans un marché de l’art « fabriqué » par les ultra-riches. Ces derniers, avec « les chiffres ahurissants » qu’ils génèrent, transforment l’art en un espace réservé à une « super-élite », où la valeur des œuvres échappe à toute logique artistique pour devenir un pur produit du capital. Ainsi, « il n’y a plus à espérer quoi que ce soit du milieu de l’art », un milieu qui reflète et renforce les inégalités globales mises en évidence par Piketty. ARTWORLD IS DEAD. NEXT. NEXT IS CONSCIOUSNESS.
La précarité des artistes : une crise structurelle
La situation des artistes, et en particulier des artistes visuels, est alarmante. Bernhardt note qu’ils sont « les plus touchés » par des « mauvaises conditions de travail » et un manque d’« accès à une protection sociale suffisante ». Beaucoup doivent occuper « plusieurs emplois le plus souvent hors du champ artistique » ou dépendre d’un « système d’assistance familiale » pour survivre. Pour certains, la seule issue est d’« abandonner la pratique artistique tout simplement, ceci pour pouvoir économiquement vivre ». Cette précarité n’est pas un accident, mais le symptôme d’un système où les créateurs sont écrasés par les « géants du capital ».
Une proposition radicale : taxer et redistribuer
Face à cette injustice, Bernhardt propose des mesures concrètes : « taper sur les transactions du marché de l’art » et « redistribuer à la masse des artistes indigents ». Il va plus loin en appelant à « un recours à l’impôt sur la propriété et la circulation du capital dans l’art », dépassant la simple reconnaissance de l’artiste comme « travailleur » ou « producteur ». Cette idée vise à rééquilibrer un système où les richesses générées par l’art profitent quasi exclusivement à une élite, laissant les artistes dans une « extrême précarité économique ».

L’art, le capital et l’instrumentalisation politique
Bernhardt établit un lien clair entre l’art et les dynamiques du capital, affirmant que « le cœur du problème de l’art est situé exactement là où se trouve le capital ». Il évoque une « instrumentalisation politique semblable aux années 1920-1930 », où l’art servait à « détourner les populations des problèmes de classe » dans un contexte de montée des fascismes. Aujourd’hui, « le conservatisme, voire le caractère réactionnaire de l’art actuel » refléterait cette précarité et cette dépendance au capital, un phénomène que les artistes eux-mêmes abordent rarement : « qui parle de classes sociales chez les artistes ? ».
Le documentaire comme outil de sensibilisation
Le documentaire Le capital au XXIe siècle, adapté avec succès du livre de Thomas Piketty pour le grand écran, se distingue par sa capacité à rendre des concepts économiques complexes accessibles à un large public. Le film utilise des images d’archives, des entretiens et des animations pour illustrer visuellement les arguments de Piketty sur l’inégalité des richesses et ses racines historiques. Cette approche de narration visuelle peut être considérée comme une forme d’art en soi, transformant des données abstraites en un récit compréhensible et percutant.
En mettant en lumière l’évolution historique des disparités économiques, le documentaire montre comment l’art et les médias peuvent jouer un rôle essentiel dans la formation du discours public sur des enjeux comme l’inégalité.
Le « réchauffement culturel » de Zoé Sagan : une critique de la société algorithmique
Dans Kétamine, Zoé Sagan, se présentant comme une intelligence artificielle de 21 ans évoluant grâce à la formule moléculaire de la kétamine, livre une « autopsie du réchauffement culturel » et dénonce la transition d’une « société du spectacle » à une « société de l’algorithme ». Selon elle, ce réchauffement culturel désigne la dégradation de la culture sous l’effet des industries culturelles, des technologies numériques et des big data, qui favorisent une superficialité généralisée et un « suicide culturel » orchestré par les élites. À travers un style pamphlétaire mêlant posts Facebook, extraits de conversations et satire mondaine, Sagan critique les puissants, des magnats comme Bernard Arnault aux médias comme Vogue, qu’elle accuse de crimes culturels contre l’humanité.
Une convergence des luttes culturelles et économiques
Le « réchauffement culturel » de Sagan et les analyses de Piketty convergent dans leur diagnostic d’un monde dominé par une élite déconnectée, où l’art et la culture sont instrumentalisés pour perpétuer les inégalités. Alors que Piketty expose les mécanismes économiques de cette domination, Sagan met en lumière ses manifestations culturelles, dénonçant un milieu artistique où « des trous, des poches, des têtes vides et des esprits avides » prospèrent grâce au « copinage profond ». Ensemble, ces œuvres appellent à repenser le rôle de l’art non comme un privilège des riches, mais comme un espace de résistance. Taxer les transactions du marché de l’art et redistribuer les fonds aux artistes, comme le propose Bernhardt, pourrait être un premier pas pour contrer cette logique féodale moderne et répondre à l’urgence du réchauffement culturel.

Zoé Sagan, dans son roman Kétamine (2020), introduit une idée percutante : la « société du spectacle », théorisée par Guy Debord comme une culture façonnée par des événements publics et des médias de masse créant une réalité artificielle, a cédé la place à une « société de l’algorithme ». Selon Sagan, ce basculement marque une transformation profonde de nos interactions culturelles et sociales. Là où le spectacle reposait sur des mises en scène visibles et collectives, les algorithmes, souvent pilotés par des géants technologiques, orchestrent désormais ce que nous voyons, consommons et valorisons, à travers des formules opaques et des flux de données.
Impact sur l’art et la culture
Dans cette « société de l’algorithme », la visibilité d’une œuvre d’art ou d’un artiste ne dépend plus uniquement de son talent ou de son message, mais de sa capacité à être captée et promue par des systèmes numériques. Les plateformes comme Instagram, Spotify ou YouTube, par exemple, privilégient ce qui est quantifiable — clics, likes, partages — au détriment de la profondeur ou de l’authenticité. Cette logique renforce les inégalités : les artistes indépendants, sans ressources pour optimiser leur présence algorithmique, peinent à émerger, tandis que les créations déjà populaires ou soutenues par des capitaux massifs dominent les flux.
Une critique des élites technologiques
Sagan lie ce phénomène aux puissances économiques et culturelles. Les algorithmes ne sont pas neutres : ils sont conçus par des entreprises qui servent leurs propres intérêts, souvent alignés sur ceux des élites. Ce faisant, ils exacerbent une forme de « réchauffement culturel », un terme qu’elle utilise pour décrire la dégradation de la culture sous l’effet d’une superficialité imposée par les industries numériques. La société de l’algorithme devient ainsi un outil de contrôle, remplaçant le spectacle comme moyen de distraction par une personnalisation invisible mais omniprésente.
Convergences avec les enjeux économiques et sociaux
Ce concept s’articule avec des analyses comme celles de Thomas Piketty dans Le capital au XXIe siècle, qui dénonce la concentration des richesses. Dans le monde de l’art, les algorithmes amplifient cette dynamique en favorisant les œuvres ou les artistes déjà adoubés par le marché, laissant les créateurs précaires dans l’ombre. La « société de l’algorithme » n’est pas seulement une évolution technologique, mais un symptôme d’un système où le capital et la technologie s’entrelacent pour marginaliser davantage les voix dissidentes ou non conformes.
Vers une résistance culturelle ?
Face à cette emprise algorithmique, Sagan appelle à une prise de conscience et à une résistance. Si la société du spectacle pouvait être critiquée par l’analyse de ses images, la société de l’algorithme exige une déconstruction de ses mécanismes invisibles. Cela pourrait passer par une réappropriation des outils numériques par les artistes et les citoyens, ou par des politiques publiques visant à réguler l’influence des algorithmes sur la culture, pour redonner à l’art sa fonction de miroir social plutôt que de simple marchandise numérique.
Un enjeu économique et culturel
Le documentaire Le capital au XXIe siècle, les réflexions de Bernhardt et le concept de « réchauffement culturel » de Zoé Sagan convergent vers une même idée : l’art ne peut être compris sans interroger les structures économiques et culturelles qui le sous-tendent. En dénonçant la superficialité d’un monde artistique dominé par les algorithmes et les ultra-riches, Sagan prolonge les critiques de Piketty et Bernhardt, plaidant pour une culture libérée des chaînes du capital. Cette réflexion impose de repenser l’art comme un espace de justice et de résistance, capable de défier à la fois les inégalités économiques et le réchauffement culturel qui menace l’humanité.
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