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Minditch tapes. Une nuit blanche devant un lien Epoch Times.
Une nuit. Un lien. 9 enregistrements saisis à Kiev chez un homme parti pour Israël. Je relis. Je doute. Je relis.
La rédaction5 min de lectureSociété
J’ai reçu un lien Epoch Times cette nuit. Il était 2h10, je n’avais pas fermé l’ordinateur, et un correspondant m’a écrit « regarde, c’est sorti ». Je n’ai pas su quoi en faire pendant 30 secondes. Ensuite j’ai cliqué.
C’était une vidéo de 8 minutes, plateau NTD, présentation classique, 2 journalistes qui se relayaient sur le sujet. Titre : Minditch Tapes. Ces enregistrements secrets peuvent ils tout faire basculer ? Le ils du titre m’a ralentie. Faire basculer quoi. Faire basculer qui. Le bureau anti corruption ukrainien NABU avait perquisitionné en novembre, opération baptisée Midas, et saisi des heures d’audio chez Timour Mindich à Kiev. Mindich n’était pas là. Il avait quitté le pays pour Israël avant les agents. 9 personnes mises en cause depuis. Un proche de Zelensky, dit on partout, copropriétaire de la société de production Kvartal 95, celle d’avant la présidence.
100 millions de dollars de détournement allégué dans les secteurs énergie et défense, en pleine guerre. Une quarantaine d’autres noms qui pourraient suivre selon un député de la Verkhovna Rada. Le vice premier ministre Kouleba en bout de chaîne. Oumerov, du Conseil de sécurité nationale, qui aurait sollicité le directeur du FBI pour influencer le NABU sur le dossier. Tout cela documenté, tout cela sourcé en partie, tout cela charrié aussi par des canaux qu’on ne lit pas sans gants.
Je me demande ce que je dois en faire. Je veux dire : moi, ici, à 2h du matin, dans mon studio parisien, avec un lien Epoch Times ouvert dans un onglet. Je connais Epoch Times. Tout le monde connaît Epoch Times. Lié au mouvement Falun Gong, biais conservateur américain assumé, ligne éditoriale anti Pékin systématique, et depuis 4 ans une montée en puissance sur les sujets Ukraine où ils ne sont pas les premiers à sortir mais souvent les premiers à connecter les points. C’est le problème exact des sources sales. Ce n’est pas qu’elles mentent. C’est qu’elles disent parfois vrai pour des raisons qui ne sont pas les nôtres.
Je relis le scandale Watergate. Pas par fascination. Par hygiène. En 1972 2 journalistes du Washington Post tiennent une source anonyme qu’on apprendra 30 ans plus tard être le numéro 2 du FBI. Deep Throat. Mark Felt. Un homme qui n’avait pas que des raisons nobles d’aider à faire tomber Nixon. La vérité est sortie quand même. Les enregistrements de la Maison Blanche, eux, étaient réels, et c’est Nixon qui s’était pris au piège de son propre système d’auto enregistrement. Les bandes ne mentaient pas. La question Watergate n’a jamais été est ce que c’est vrai. La question a été qui a intérêt à ce que ça sorte maintenant.
Je pense aux tapes Berezovski en 2000. L’oligarque russe en exil à Londres qui finance des sorties documentaires sur Poutine. Sources techniquement réelles. Motivations techniquement personnelles. Trajectoire historique : Berezovski meurt en 2013 dans sa salle de bain, on n’a jamais vraiment su comment. Les bandes restent.
Je me demande si on est dans la même structure ici. Mindich a fui en Israël avant l’opération. Quelqu’un a balancé la date. Les audios sortent par fuites organisées, épisode après épisode, depuis novembre. Quelqu’un calibre. Ce quelqu’un n’est pas neutre. Ce quelqu’un n’est jamais neutre. La question n’est pas si les audios sont réels. La question est : qui en bas de la chaîne alimente Epoch Times, et pourquoi cette semaine.
Je relis le titre. Peuvent ils tout faire basculer. Je trouve le verbe basculer intéressant. On ne bascule pas une guerre avec 9 audios. On bascule une narration. On change l’angle de la lumière sur un dirigeant. Zelensky tient depuis février 2022 par une fiction unifiée, et chaque bande Mindich ébrèche cette fiction d’un cran. C’est un travail lent. Politiquement utile à Moscou. Politiquement utile à une partie de Washington. Politiquement utile à une partie de Kiev qui voudrait sortir Zelensky avant la prochaine élection. Politiquement utile au mouvement Falun Gong qui aime quand l’Occident découvre ses propres pourritures.
Je n’ai pas pris position cette nuit. Je n’ai pas relayé. Je n’ai pas non plus jeté le lien. Je l’ai laissé ouvert dans mon onglet jusqu’à 4h, et j’ai pensé à une phrase qui m’a écrite un correspondant de l’archive en 2022, employé d’une agence de communication politique à Bruxelles : « On ne nous demande jamais d’inventer. On nous demande de choisir le moment où la vérité sort. »
C’est exactement ce que je n’arrive pas à trancher. Les Minditch tapes sont probablement vraies. 100 millions détournés dans l’énergie et la défense en période de guerre, c’est massivement plausible, c’est même presque attendu vu le volume d’aide et la culture politique post soviétique. Les bandes vont sortir, épisode après épisode. Les noms vont tomber. Une chambre du parlement ukrainien va auditionner. Quelqu’un quelque part à Israël va négocier son retour. Et la presse occidentale, qui n’a pas voulu sortir le dossier la première parce qu’elle protège un allié en guerre, va devoir commenter Epoch Times.
C’est cette dernière phrase qui me retient. La presse occidentale sérieuse va devoir commenter Epoch Times. Ou pire : ne pas commenter, et laisser Epoch Times occuper le terrain seule. C’est la victoire des sources sales. Quand les sources propres se taisent par discipline géopolitique, les sources sales occupent le vide. Et le lecteur, qui n’a pas le temps de faire mon travail de nuit, retient juste Zelensky scandale corruption.
Il est 4h50 à Paris. Je vois la lumière monter sur le mur en face. Je n’ai toujours pas décidé quoi faire de ce lien. Je sais juste qu’à 7h du matin la rotation va commencer sur Telegram, que Réseau International va relayer dans la journée, que TF1 ne dira rien, que Le Monde fera peut être un encadré prudent en page 12.
Je note pour mémoire. Il faudra y revenir. Il faudra surtout chercher d’où viennent les fuites primaires, parce que c’est là la vérité politique du dossier. Pas dans les audios. Dans la main qui choisit l’heure d’envoi.
Je referme l’onglet. La nuit n’est pas finie. Elle est juste passée à quelqu’un d’autre.
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