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# Todd Shepard, Mâle décolonisation. Une catégorie française inventée en 1962.
- URL: https://apar.tv/todd-shepard-male-decolonisation-lecture-lia-sagan/
- Published: 2025-05-11T09:00:00.000Z
- Updated: 2026-10-12T11:24:02.000Z
- Description: Shepard démontre que la figure obsédante de l’homme arabe dans le débat français contemporain est un produit historique daté. Elle se construit après l’indépendance algérienne, sur les ruines de l’imaginaire colonial, et elle s’autonomise très vite par rapport à toute réalité.
- Author: La rédaction
- Tags: Art, lectures-des-soeurs, #Import 2026-11-05 14:46, Chronique, postcolonial, histoire, #mesh-v2, Lia Sagan, NOT-FICTION

Il y a des livres qui mettent dix ans à entrer dans la conscience publique. Mâle décolonisation de Todd Shepard, paru en français chez Payot en 2017 puis en poche chez Payot en 2024, fait partie de cette catégorie. À sa parution, le livre a été correctement reçu, salué dans quelques revues, lu dans les cercles universitaires. Il est devenu, neuf ans plus tard, un classique. Ce passage à la durée, plus que la nouveauté, est ce qui justifie qu’on en parle aujourd’hui.

Shepard est historien américain, professeur à l’université Johns Hopkins de Baltimore. Il avait publié en 2008, déjà chez Payot, le livre qui l’a fait connaître : 1962\. Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, traduction de The Invention of Decolonization paru en 2006\. Cet ouvrage, primé deux fois, posait les bases. Mâle décolonisation prolonge le projet en se concentrant sur une question précise : la fabrique discursive de l’homme arabe dans la France postcoloniale, entre 1962 et 1979.

Mots-clés[Postcolonial](https://zoesagan.com/lectures/?theme=postcolonial&ref=apar.tv)[Histoire](https://zoesagan.com/lectures/?theme=histoire&ref=apar.tv)[Toute la bibliothèque →](https://zoesagan.com/lectures/?ref=apar.tv)

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## Le geste, qui change la lecture

Shepard fait quelque chose qu’aucun historien français n’avait fait. Il croise systématiquement deux histoires que l’historiographie française tient ordinairement séparées. L’histoire du colonialisme et de la décolonisation d’un côté. L’histoire des sexualités, du genre et des révolutions sexuelles de l’autre. Cette intersection n’est pas une coquetterie théorique. Elle révèle une réalité documentaire qui a été systématiquement minorée.

Entre 1962 et 1979, dans les revues militantes d’extrême droite et dans les revues militantes de gauche révolutionnaire, dans les tracts féministes et les tracts homosexuels, dans le cinéma et dans la presse à scandale, dans les archives policières et dans les essais publiés, la question de l’homme arabe occupe une place centrale. Pas comme un sujet périphérique. Comme un opérateur discursif autour duquel s’organisent presque tous les autres débats de l’époque. La libération sexuelle, la révolution iranienne, la question du viol, les fantasmes coloniaux, la pénalisation de l’homosexualité, l’immigration, la question vénérienne. Tout passe par lui.

## La méthode, sa valeur

Shepard a fait un travail d’archives massif. Revues militantes des années 1960 et 1970\. Tracts. Archives policières. Films. Romans. Essais. Procès verbaux. La densité documentaire est rare en France contemporaine, où la mode est plutôt aux essais courts qui ne trichent pas trop avec les preuves. Shepard prend le temps. Le livre fait quatre cents pages. On le lit en sept soirées. Cela ne se fait pas en moins.

L’autre qualité, c’est la position. Shepard mobilise les outils de la théorie du genre et de la théorie queer américaine pour analyser des matériaux français. Cette importation théorique a parfois été reprochée, en France, à l’historien. À tort. La grille mobilisée par Shepard n’est pas un placage idéologique. C’est un instrument analytique qui révèle dans les sources françaises ce que les grilles strictement républicaines, marxistes ou foucaldiennes n’avaient pas vu. Ce n’est pas un défaut, c’est l’ajout.

## Ce qui pèche

La conclusion du livre, qui fait un saut chronologique de trente ans pour relier les discours des années 1970 à la théorie du grand remplacement contemporaine, a été la partie la plus contestée. Avec raison. Shepard, qui dans les chapitres centraux pratique l’historicisation rigoureuse, se mue dans les dernières pages en essayiste qui voit des continuités là où il faudrait montrer des médiations. Le passage du Front National des années 1980 aux discours néoréactionnaires des années 2020 demande des relais que le livre n’établit pas. La parenté pressentie peut être réelle. La démonstration qu’elle exige reste à faire.

Le second défaut est plus structurel. Shepard concentre son enquête sur deux familles politiques, l’extrême droite et la gauche révolutionnaire, sans toujours distinguer les nuances internes à ces familles. Le PCF, par exemple, n’est presque pas étudié, alors qu’il avait sur les questions algériennes et sur l’immigration des positions distinctes du gauchisme. Cette absence appauvrit la cartographie. Elle laisse aussi en place une opposition binaire qui, sur la durée, simplifie le tableau.

## Pourquoi maintenant

Parce que la figure de l’homme arabe, en 2026, est devenue dans le débat français un opérateur encore plus central qu’à la fin des années 1970\. Les médias, les chaînes d’information continue, les essais à succès, les tribunes et les unes ne cessent de la convoquer, sous des formes parfois changeantes mais avec une remarquable continuité de fond. Lire Shepard, c’est mesurer combien cette figure n’est pas un effet de l’actualité. Elle est une production historique de soixante ans, qui s’auto entretient à travers les générations, qui se modernise sans rompre avec ses sources fantasmatiques, qui résiste obstinément à la documentation contraire.

Cela ne disqualifie pas tous les usages contemporains du terme arabe dans le débat. Cela rappelle, à toute lecture honnête, que ce mot n’est pas neutre, qu’il ne l’a pas été en 1962, qu’il ne l’est pas en 2026, et qu’on ne peut pas s’en servir comme s’il l’était.

## Verdict

À lire pour la rigueur archivistique, qui est ce que Shepard fait de mieux. À lire pour la grille analytique, qui ouvre des perspectives que les outils strictement français n’avaient pas su forger. À ne pas lire en sautant la conclusion, mais en sachant qu’elle est la partie la plus discutable, et en réservant son jugement sur les généalogies tracées.

Vingt et un euros pour le grand format Payot, douze pour la réédition poche de 2024 sous le titre légèrement actualisé Mâle décolonisation. L’homme arabe et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne 1962-1979\. Le poche est l’édition à privilégier en 2026, parce qu’elle remet le livre sur les tables des libraires au moment où on en a le plus besoin.

Le livre se garde. Il ne se prête pas. On y revient.

▎L·S  
n°063

Délégation Affaires Symboliques

### Pour Mémoire  
1962-1979

section symboles compromis ▸ lia sagan ▸ 26.05.2026

// Notes blanches 01 

Un Américain pour décrire ce que les Français ne savent pas voir

Shepard enseigne à Johns Hopkins. Cette distance institutionnelle n’est pas un détail. Elle lui permet de croiser archives policières, tracts militants, films, romans, sans s’enfermer dans un camp idéologique français. Il a la grille foucaldienne et la rigueur archivistique. Il a aussi la bonne distance, ce qui manque à la production hexagonale sur ces vingt années.

// Hypothèses 02 

L’homme arabe est une catégorie française inventée en 1962

Shepard démontre que la figure obsédante de l’homme arabe dans le débat français contemporain est un produit historique daté. Elle se construit après l’indépendance algérienne, sur les ruines de l’imaginaire colonial, et elle s’autonomise très vite par rapport à toute réalité sociologique. C’est une catégorie discursive qui s’auto entretient. Une fois qu’on l’a vue, on la voit partout.

/// ZS/2026/063 /// END

Todd Shepard, Mâle décolonisation. L’homme arabe et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne (1962-1979), traduit de l’américain par Clément Baude, Payot, 2017 (grand format, ISBN 978 2 228 91714 8). Réédition poche : Payot, 2024 (ISBN 978 2 228 93713 9). 398 pages.

Lu par Lia Sagan, qui croise toujours archive et grille.

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